Qu’y a-t-il de vrai là-dedans ? Avec les noirs, la vérité est toujours malaisée à découvrir. Denis, d’une part, est très mal avec Somali, qui me dévoile ses petites roueries de cuisinier voleur. D’autre part, Somali, c’est de toute évidence, n’apporte plus dans mon service le zèle de jadis. Il me faut beaucoup de patience pour le supporter. Ses regards haineux, que je surprends quelquefois, m’étonnent. Enfin il est, je le sais depuis longtemps, violent et brutal, et parfaitement capable d’un acte extrême. Mais de là à m’assassiner, il y a un écart. Je fais venir néanmoins Paki, puisque Denis l’a mis en cause.
Paki, sans embarras, sans réticences, nettement, me confirme de point en point les dires de Denis.
C’est plus sérieux.
Il n’y a pas urgence ; Somali est absent jusqu’à demain ; mais je vais aviser.
La chasse de l’après-midi est rapide — je ne m’en plains pas, après celle de la veille. Elle est assez émouvante aussi. On a relevé ce matin, à peu de distance du campement, de nouvelles traces de rhinocéros. A une heure et demie nous partons, à deux heures et quart nous avons la piste, et tout de suite elle nous mène dans un fourré très épais. Dix minutes plus tard, un violent reniflement, tout proche, le bruit d’un animal invisible qui se lève précipitamment dans les broussailles, souffle avec force, puis part au galop pour s’arrêter brusquement après quelques mètres ; et, de nouveau, un silence complet.
Nous nous sommes arrêtés aussi, cloués sur place. La situation est délicate. Nous ne voyons absolument rien, tant la végétation est dense. Il est certain, d’autre part, que la bête est tout près de nous, qu’elle nous guette, et la manière dont elle procède, ce reniflement furieux, ce brusque arrêt, sont les indices indiscutables de dispositions agressives.
Nous faisons cinq ou six pas, en nous frayant laborieusement un chemin à travers les broussailles qui, littéralement, nous emprisonnent. L’endroit est aussi mal choisi que possible. Après chaque pas nous nous arrêtons pour écouter et essayer de voir. Paki et moi nous sommes en tête, à côté l’un de l’autre, le doigt sur la gachette du fusil. Derrière nous, un peu à droite, un pisteur.
Mais celui-ci a tendu le bras, très vite. Je regarde en hâte dans la direction qu’il indique. A une dizaine de mètres on voit, dans un trou de feuillage, une tache noirâtre grande comme les deux mains. Au même moment, un nouveau reniflement, un départ puissant, des branches cassées ou écrasées ; il arrive. Il n’y a pas une seconde à perdre.
Je tire immédiatement, presque au jugé. Paki tire aussi. Nous redoublons tous deux. Il s’est arrêté.
Il était presque sur nous. Maintenant, à travers les feuilles et les lianes, je vois distinctement, tantôt son énorme tête qu’il secoue avec fureur, tantôt son épaule ou sa croupe. Il semble déconcerté, tourne sur place, s’agite violemment, piétine avec bruit. Comment ne franchit-il pas la distance si courte qui nous sépare ? En hâte, nous tirons encore. Il tombe, se débat un instant, se remet sur ses jambes. Ce tumulte, cette force, tout près de nous, sont impressionnants. Enfin, à la neuvième balle, il reste par terre. Nous n’avons que quatre pas à faire pour arriver jusqu’à lui.