De temps à autre, un chien maigre se montre à la porte. Je l’appelle, parce que, malgré mes rats, j’ai une impression de solitude. Il n’ose pas entrer.
La nuit me ménage un espoir : de onze heures et demie à trois heures, des lions ne cessent de rugir. A cinq heures, en nous levant, nous trouvons, à cent mètres, les empreintes d’un couple de ces animaux. Ils ont d’abord suivi, sur la route qui mène à Ganatyr, les traces récentes d’un troupeau de bœufs, car nous venons de rentrer dans la zone du bétail ; les tsés-tsés qui m’ont piqué ces jours-ci sont les dernières que je sois appelé à rencontrer. Puis les fauves ont quitté le chemin et, vers sept heures, leur piste nous conduit dans une plaine légèrement boisée, dont l’aspect rappelle les vieux vergers normands ; mais elle s’interrompt soudain ; il n’a pas plu ici, et le sol, trop dur, ne nous apprend plus rien. Pendant une heure, nous poursuivons nos recherches. Aucun indice. Nous rentrons.
Une nouvelle tornade, l’après-midi, nous immobilise.
On me montre des empreintes de panthères, de la nuit, le long de ma case. Cela me rappelle que j’ai vu il y a deux ans, à Fort-Archambault, une tête et des pattes de ces félins, transformées en masque et en gants. Certains voleurs s’affublent de leurs dépouilles pour aller dérober des poules, les soirs sans lune. Les traces, le lendemain, déroutent l’accusation.
Panthères ? Ce qu’on nomme couramment panthère, au Tchad, me paraît être un léopard, si j’en juge à la taille et à la robe. Mais la panthère, quoique moins commune, y existe vraisemblablement aussi.
Les renseignements qui m’arrivent étant assez encourageants, je pars le lendemain pour le village de Tor ; il est tout proche du lac Iro, vaste étendue d’eau peu profonde qui s’étale au Nord de notre route, comme je l’ai dit.
Nous avons trouvé, après quelques heures de marche à travers des prairies banales, une belle campagne verte et touffue, puis un de ces vieux parcs aux arbres ombreux, à l’herbe rare, que la nature s’est complu à former çà et là dans cette partie de l’Afrique. Les pluies récentes l’avaient paré des plus fraîches couleurs. Un peu avant, nous avions traversé un bahr qu’on m’a dit être le bahr Salamat, étroit, jaune, encaissé, tortueux.
Nous avons atteint un grand village, pauvre et sale, environné d’une végétation magnifique, qu’habitent d’anciens esclaves des Arabes, mal faits, malsains, d’une race trop longtemps opprimée, mais industrieux, cultivant et travaillant assez habilement le coton.
Là, j’apprends que les buffles dont j’escomptais la présence dans les environs ont été mis en fuite, la veille, par des Saras accompagnés de chiens.
Que les divinités infernales veuillent bien accepter l’offrande que, solennellement, du plus profond de mon cœur, je leur fais des cavaliers arabes de Melfi, des cavaliers arabes du Salamat, et des Saras qui se promènent avec des chiens !