J’attends vingt-quatre heures encore, puis je me remets en route, dans la soirée, pour Singako. La pluie retarde notre départ jusqu’à neuf heures. A deux heures, la lune disparaît ; la nuit est noire, le sentier glissant et plein de trous ; nous nous couchons dans la plaine jusqu’à quatre heures. A six heures nous arrivons enfin.

Les panthères — ou les léopards — se sont encore promenées la nuit dans le village. Je demande pourquoi les chiens n’aboient pas lorsqu’elles passent. Ils sont alors enfermés, me dit-on, dans les cases. Au surplus, leurs visites n’ont pas d’importance : les gens d’ici sont très versés dans l’art des sortilèges ; ils ont fait le nécessaire et sont immunisés à jamais, eux, leurs enfants, leurs chiens et leurs poules, contre ce genre de péril. Tout est bien ainsi. Je suis désormais rassuré sur leur sort.

La superstition, si elle offre de précieux avantages, présente également des inconvénients. C’est ainsi que les Saras Tiès et les Saras Kabas, qui ont, de notoriété publique, un rhinocéros dans leurs ancêtres, doivent s’abstenir de manger la viande de cet animal. S’ils se nourrissaient de ce parent, une prompte attaque d’une maladie qui, à la description qui m’en est faite, est vraisemblablement la lèpre, serait leur châtiment.

J’ai passé une journée monotone et tranquille. Le soir, je dîne hors de ma case. Il fait une agréable fraîcheur. J’observe les insectes qui pleuvent sur ma table, où la lumière les attire. Il y a là un termite qui va perdre ses ailes, selon la destinée de son espèce. Il s’épuise en contorsions pour s’en débarrasser. Avoir des ailes, et vouloir les arracher, c’est bien d’un termite, — c’est d’un sage aussi, peut-être.

La période cynégétique de mon voyage est à peu près finie. Je n’aurai plus que de très rares occasions de rencontrer les espèces d’animaux qui m’intéressent. J’aurai tenté, avec plus ou moins de succès, au cours de cette mission ou antérieurement, la plupart des grandes chasses africaines, j’entends par là celles qui visent un gibier susceptible de réaction, et je ne saurais vraiment, quand j’évoque mes souvenirs, exprimer une préférence pour telle ou telle d’entre elles. Elles sont également attachantes, à mon sens, quoique par des caractères légèrement différents. On peut dire de chacune d’elles qu’elle constitue un grand sport dans toute l’acception du terme. Je leur dois des heures pleines d’action, d’imprévu, d’émotion parfois.

J’aurais montré un ordre plus logique si j’avais placé ici les indications qu’on a lues, relativement aux points vulnérables que j’ai coutume de viser dans les animaux. C’est à dessein que je les ai mêlées à ce qui précède, afin qu’on ne fût pas tenté de voir, dans une présentation trop méthodique, la prétention d’un exposé complet.

Ce que je sais de la chasse est peu de chose, et j’ai, sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres, plus à apprendre qu’à enseigner.


CHAPITRE V

DE SINGAKO A ABÉCHÉ PAR AM TIMANE