Lorsque, de Singako, on se rend à Ganatyr, première étape sur la route d’Am Timane, on quitte, après quelques kilomètres, la région du Chari pour le Salamat. Le voyageur qui passe d’une contrée à une autre s’attend volontiers à ce qu’une différence dans le paysage corresponde à la différence d’appellation dont la lecture de la carte l’a averti. Si cette attente est fréquemment déçue, ce n’est pas le cas ici. Quelques centaines de mètres suffisent pour que le site se modifie totalement. Au pays agréablement boisé dans lequel cheminait une route claire, largement tracée, se substitue brusquement une vaste plaine, un immense pâturage où se déroule à perte de vue un mauvais sentier. A l’horizon s’étend de toutes parts, basse et lointaine, une ligne d’arbres aux cimes inégales. On gagne lentement la partie de cette ligne qu’on a devant soi, on en traverse en dix minutes la végétation dispersée, et un paysage identique s’offre aux regards. Des antilopes se montrent de temps à autre ; parfois aussi des girafes et des autruches ; près des villages, des chevaux en liberté et de grands troupeaux de bœufs à bosses ou zébus.
Là comme ailleurs, la nature a dicté les mœurs. Les hommes y ont obéi à ses muettes suggestions. Aux agriculteurs du pays Sara succèdent des Arabes pasteurs : Arabes d’un teint brun foncé, dont la couleur se traduit par le mot « ahmer », parfois même presque noirs, quoique leur type bien caractérisé ne laisse aucun doute sur leur race. Le costume diffère aussi. Ce n’est plus la presque totale nudité du Sara. Les hommes portent la robe à larges manches, que nous appelons boubou et qu’eux-mêmes nomment halack, et parfois un pantalon sac serré aux chevilles, le séroual. Les femmes également sont vêtues, et leurs cheveux, au lieu d’être ras ou rasés, sont séparés en tresses courtes et ténues qui retombent de chaque côté de leur tête. Les vêtements des gens du Salamat sont faits d’un tissu de coton qu’ils fabriquent avec la récolte de leurs petites plantations. Ils sont en général d’une teinte jaunâtre, qu’ils doivent uniquement à un usage prolongé.
Les villages, composés de cases de paille hémisphériques, ne comportent plus de clôture ; toutefois les cases ont une disposition plus ou moins circulaire qui laisse libre la partie centrale : les troupeaux s’y tiennent la nuit.
Les moyens de transport employés varient également. Jusque-là c’étaient des porteurs ; mais ici la tsé-tsé n’est plus à craindre, sauf en un très petit nombre de points faciles à éviter. On voyage à cheval, et les bagages sont placés sur des bœufs habitués à ce service.
Les principales routes du Salamat sont d’ailleurs coupées pendant une partie de la saison des pluies.
Ses cultures ordinaires sont le mil, le maïs, le sésame, le coton, l’arachide, le tabac ; on y trouve, outre des bovins et des chevaux, des ânes et des ovins, et, comme dans tout le Tchad, des poules nombreuses ; des abeilles également.
Les produits de la grande chasse (ivoire, cornes de rhinocéros, etc...) y font l’objet d’un commerce assez important. Ils sont achetés, soit par les représentants des maisons de commerce européennes, soit par des Syriens, Djellabas ou Fezzanais venant d’Égypte et du Soudan Anglo-Égyptien, qui importent à cette occasion du sucre, du thé, du sel, des articles manufacturés, des cotonnades, etc...
J’ai déjà signalé l’ardeur avec laquelle les Arabes de cette contrée, notamment, se livrent à la chasse. Ils y montrent beaucoup de courage et vont jusqu’à poursuivre les éléphants à cheval. Ils se réunissent un certain nombre, s’efforcent de séparer un animal du troupeau, le fatiguent, et lorsqu’il a suffisamment ralenti sa course, le rejoignent, mettent pied à terre et le frappent de leurs sagaies, soit au jarret, soit au flanc.
La population n’est pas uniquement arabe. Il existe, principalement dans les parties montagneuses de la région, quelques centres Kirdis (païens), d’ailleurs de peu d’importance.
La seconde étape conduit au village de Kichkech ; elle ménage aux yeux du voyageur le repos d’une agréable diversion : à 20 kilomètres environ au N.-E. de Ganatyr, on traverse une zone riante et boisée. De petits groupes de cases qui, de loin, par leur forme et leur couleur, font songer aux meules de nos champs, s’y abritent sous de beaux arbres à l’ombre hospitalière.