La frivole épouse de Paki profite de la halte, assez longue, que nous faisons auprès de l’un d’eux, pour se faire noircir les gencives par une des habitantes du lieu. D’abord, c’est fort joli, comme on l’imagine, ensuite cela décongestionne. La patiente est couchée sur le dos, la tête sur les genoux de l’opératrice. A côté d’elle, Faadmé, la femme de Denis, lui tapote la poitrine pour l’encourager à supporter patiemment la douleur. On lui enduit les gencives de beurre fondu sur lequel on étale de la poudre de charbon de bois ; puis, avec un petit pinceau d’épines d’hidjilidj — cet arbre est, me dit-on, spécialement qualifié pour fournir l’instrument du supplice — on picote longuement, en insistant, en frottant parfois, en revenant à plusieurs reprises sur les mêmes endroits, la partie intéressée. Je livre bien volontiers cette modeste recette à la coquetterie féminine européenne, qui nous a donné déjà tant d’agréables surprises. Hidjilidj est le nom arabe de l’arbre dit savonnier.

Il m’a fallu, ce même jour, réagir à l’égard de l’insoucieux Denis. Je ne mange pas de pain en voyage, mais je me fais faire, pour déjeuner le matin avant de me mettre en route, des gâteaux de farine de blé ou de maïs, selon ce que j’ai, cuits dans d’huile. C’est ainsi que les prétendues privations des voyageurs ne cachent souvent qu’un raffinement de gourmandise.

Depuis un certain temps déjà, ces petits gâteaux sont pleins de terre. Je les mange tout de même, mais mon plaisir en est diminué. Or, je tiens à mes satisfactions gastronomiques. Elles ne sont pas très nombreuses.

J’ai fait à Denis des observations répétées. Chaque matin, je l’appelle. Il arrive sans émoi. Il sait d’avance ce dont il s’agit.

— Denis, tes gâteaux sont encore pleins de terre. Je commence à en avoir assez.

— Ah ! oui ! me répond-il d’un ton résigné.

Et il s’en va.

Le lendemain, le sol argilo-sablonneux du Tchad recommence à craquer sous mes dents.

— Puisque tu tiens absolument à en mettre, ai-je fini par lui dire, tu ne pourrais pas au moins me la servir à part ?

Cette fine plaisanterie l’a enchanté. Il est parti tout joyeux. Je ne sais pas s’il y a vu un encouragement, mais il avait encore forcé la dose le lendemain.