J’hésitais à le punir. Il y a deux cas où la présence du sable dans les aliments est à peu près inévitable : au désert, les jours de vent ; et, où qu’on soit, lorsque la pierre du pays est tendre et qu’on se sert de farine indigène. Celle-ci est broyée entre deux pierres façonnées à cet effet, l’une en cupule, l’autre en pilon grossier, et toujours un peu de matière se détache de l’une et de l’autre.
J’ai donc consulté la rumeur publique. La rumeur publique m’a révélé que Denis, lorsqu’il fait la cuisine, jacasse, m’a-t-on dit, comme une poule, tourne la tête à droite et à gauche, accueille un grand nombre d’interlocuteurs dont les pas soulèvent la poussière autour des casseroles, et manque totalement de soin.
Voilà qui est grave.
Alors, décidé à frapper un grand coup, j’ai fait venir Ahmed. Ahmed est un excellent serviteur. Je ne l’entends jamais, et tout ce qu’il fait est fait avec soin. Les deux autres commencent à prendre avec moi le laisser-aller des vieux domestiques. Ils ne se donnent plus la peine de dissimuler leurs défauts, pensant que j’y suis suffisamment accoutumé.
— Puisque tu es décidément incapable, dis-je à mon cuisinier négligent, de faire convenablement mon déjeuner du matin, c’est Ahmed qui le fera désormais. J’ajouterai, pour ce travail supplémentaire, une petite indemnité à ses mois, et cette indemnité, je la prélèverai sur tes gages.
Cette décision paraît le toucher, à cause du prélèvement. Mais je retourne le fer dans la plaie.
— C’est bien honteux pour toi. Toi qui es connu dans tout le Tchad, toi qui as une grande réputation, tu verras ce qu’on va dire quand on saura que je suis forcé de faire faire mon déjeuner par un de mes boys. Ta femme même ne voudra plus te regarder.
Cette fois, il est visiblement vexé. Il a senti le caractère humiliant de sa situation. Il s’en va.
Quant à Ahmed, il se pique d’amour-propre, et je m’apercevrai le lendemain que j’ai trouvé la bonne solution.
Le chef de Kichkech, selon l’usage, s’est présenté à moi à mon arrivée. Son visage est soucieux. Un homme le guide. Je demande ce qu’il a.