— Un de ses yeux, me dit-on, ne voit plus, et l’autre voit de moins en moins.
Je regarde. Il semble atteint d’une maladie à l’état aigu.
— Il y a, lui dis-je, un grand médecin blanc à Fort-Archambault. Lui te guérirait peut-être. Va le voir.
— C’est trop loin, répond-il sur un ton d’indifférence.
C’est, pour un indigène, à six jours tout au plus. L’insouciance est un trait caractéristique des populations africaines. Je serais tenté de l’attribuer au seul fatalisme islamique, si je ne l’avais constatée maintes fois chez le Kirdi comme chez le Musulman.
La plaine reprend plus nue encore, après Kichkech. Nous voyons vers cinq heures une troupe d’une dizaine de girafes, dont une petite, à laquelle mes hommes s’amusent à donner la chasse. Nous couchons à Marfeine. Nous n’en partons le lendemain qu’assez tard, car une tornade se montre au Nord-Est, imminente. Dès une heure de l’après-midi, mes cantines sont bouclées ; je suis seul dans ma case, désœuvré, attendant l’éclaircie libératrice. Mon silence rassure les hôtes discrets des seccos qui m’environnent, cependant que l’approche de l’orage les anime d’une humeur turbulente. Il sort de jolis lézards de partout. L’un d’eux se laisse tomber du toit à mes pieds, pour abréger son parcours. Puis il mange avec appétit de longues mouches jaunes qui se sont noyées ce matin dans mon tub et qu’on a jetées là.
Un autre, petit, d’un éclat d’émail, rayé, dans sa longueur, de brun, de blanc et de noir, bien campé sur ses pattes que leur transparence fait paraître roses, se donne plus de mal. Gourmet, il les veut vivantes. Il dresse sa tête attentive au milieu d’une large tache de soleil. Il guette. De temps en temps, il s’élance, puis s’arrête net, et le rapide va-et-vient de ses petites mâchoires m’apprend qu’il a été heureux chasseur. Il y a aussi un long serpent qui s’est montré un instant tout à l’heure. Je n’avais rien sous la main et je l’ai laissé partir. Maintenant, il se promène dans mon mur de paille ; je l’entends, et de temps à autre, je vois ses molles sinuosités. Mais la case est grande et le sol nu. Il ne peut venir jusqu’à moi sans que je l’aperçoive, et s’il lui prenait fantaisie de gagner le toit pour se laisser choir, lui aussi, je l’entendrais monter. Au surplus, pourquoi viendrait-il ?
Le plus audacieux de tous est un rat. Il arrive fièrement tout près de moi, par petits bonds ; il me croit inanimé. Je bouge, il s’enfuit éperdu. Pas de scorpions dans tout ce monde. Je ne le regrette pas. J’ai cette affreuse bête en horreur.
Le soir, à Gara, un autre serpent se montre dans la case de Paki. Les hommes le poursuivent avec des torches et le tuent sans peine. Malheureusement, la dissection des glandes est au-dessus de mon habileté, sauf pour les individus de très grande taille, et je ne pourrai faire profiter le Muséum de cette nouvelle rencontre.
Le lendemain, à la nuit, vers huit heures, j’arrive à l’endroit où se trouvait jadis le campement d’Am Redjio. J’y ai couché, il y a deux ans. Mais il est détruit. On en a fait un autre à quelque distance. Comme une tornade commence, je me dirige vers le village et je demande une case pour m’abriter durant l’orage. On me la donne avec empressement. Il faut, pour y entrer, ramper sur les genoux et sur les coudes, tant l’unique ouverture est basse. Dedans, il y a, par terre, un vieux cadre de bois sans pieds, qui a servi de lit ; un petit tas de paille, humide, noirâtre, sous lequel chante un crapaud, et, suspendu au point le plus élevé du toit en dôme, un autre cadre horizontal où l’on a posé des bourmas ; l’herbe a poussé, puis séché sur le sol. J’ai fait entrer avec moi Denis et Somali. Nous avons vite allumé un petit feu, tout petit pour ne pas brûler la case, et aussi pour ne pas être enfumés. Dans la nuit devenue tumultueuse, le tonnerre, au dehors, multiplie maintenant ses éclats ; le vent fait rage ; j’entends des torrents de pluie qui se plaquent en longues rafales sur notre misérable abri ; et dans ce gîte sûr, j’éprouve une sensation de bien-être que m’ont rarement ménagée les lieux mieux meublés, sans nul doute, où je fréquente en France. Que le confortable est donc chose relative, et quelle n’est pas la qualité d’une existence qui sait donner tant de prix aux plus pauvres choses !