Les pasteurs de ces régions ont deux villages plus ou moins éloignés l’un de l’autre. L’un est situé dans le pâturage même. Les cases en sont toutes semblables à la nôtre : une armature de branches entrecroisées, façonnée en calotte sphérique ; là-dessus, une certaine épaisseur de paille est liée. Ce village-là est temporaire. Quand vient l’inondation annuelle, on l’abandonne à la crue des eaux. On regagne le village permanent. Mieux construit, celui-ci est en même temps un centre de culture. Pendant que les plus valides sont avec les troupeaux, les vieillards, les infirmes, y entretiennent quelques champs dont le mil fournit la nourriture de tous.

Lors de mon précédent voyage, j’ai traversé la contrée dans le temps où le grain mûrissait. Il était divertissant d’observer, au milieu des grands champs verts, une sorte de nid de paille que des piquets rustiques supportaient à deux mètres environ au-dessus du sol. De là rayonnaient dans tous les sens de longues ficelles, auxquelles on avait suspendu, de point en point, des morceaux de calebasse ; chacune d’elles aboutissait à un autre piquet. Dans le nid, un négrillon minuscule tenait soigneusement les extrémités des ficelles. De temps à autre, il exerçait une brusque traction sur elles, en poussant un cri aigu ; les morceaux de calebasse s’entrechoquaient avec bruit et les oiseaux dévastateurs s’enfuyaient, effrayés par la manœuvre de ce petit gardien vigilant.

Les musulmans du Salamat, on le voit, sont à la fois cultivateurs et pasteurs ; sédentaires, mais avec deux résidences dont l’une est susceptible de se déplacer au besoin.

Je les ai trouvés accueillants, serviables et pleins de bonne volonté.

J’arrive le 1er juillet à Am Timane, le principal village du pays et le siège de l’administration locale. Je croyais être au 29 juin. Les erreurs de dates sont fréquentes en route, et je n’ai pu rectifier toutes celles qui se sont produites dans mes notes. Les chiffres que je donne ne doivent jamais être tenus pour exacts qu’à une ou deux unités près ; ceci s’applique à tout le cours de mon voyage.

Am Timane se compose d’un grand village propre et bien tenu, que sépare en deux une allée nue, d’une trentaine de mètres de largeur, toute droite entre deux rangées de seccos ; cette allée aboutit à une vaste place aussi nue qu’elle ; de l’autre côté de celle-ci est le poste, avec sa grande porte d’argile, sa tourelle, son long mur bas, que dépasse un arbre immense. Sobre, mais de lignes élégantes, c’est un des plus décoratifs de tout le Tchad. Il est dû au lieutenant Tourencq.

A gauche de la place se trouve le marché, très rustique, et, un peu plus loin, deux habitations modestes, affectées respectivement au chef de circonscription et au chef de subdivision. Le premier, M. Griffon, était installé depuis quelques jours à peine. J’ai reçu de ce fonctionnaire, et de M. Martine, chef de la subdivision, de qui Mme Martine partage la résidence, l’accueil le plus aimable. J’ai été, pendant mon séjour, l’hôte de M. Gustave Bimler, leur proche voisin.

Je connaissais M. Bimler depuis mon précédent passage au Tchad ; il en est l’un des principaux colons et l’un des chasseurs les plus experts ; il a montré, au cours d’un premier séjour de onze années consécutives, son énergie et son courage. Réinstallé tout récemment, il venait de reprendre la direction de ses entreprises. Sa réception amicale et le plaisir de le retrouver ont achevé de m’assurer à Am Timane un repos réconfortant et agréable.

Il y avait au poste un certain nombre d’aigrettes ; elles égayaient la cour de leurs jolies silhouettes blanches, au long bec jaune clair, teinté de vert près des yeux ; on les nourrissait de petits poissons qui leur étaient apportés vivants chaque jour. Toutefois, elles ne se reproduisaient pas encore.

L’autruche, commune dans la région, était représentée dans le village par plusieurs individus ; mais on n’y garde que les femelles, car les mâles deviennent vite méchants. Un enfant a été éventré par l’un d’eux, il y a un certain temps déjà, d’un coup de patte.