Le 6 juillet, j’ai pris la route d’Am Dam. M. Martine m’avait procuré un très bon cheval. J’ai laissé le Bahr Salamat, large fossé sans pittoresque, à ma droite, et je me suis engagé dans une petite brousse où apparaissent quelques palmiers.
La saison a achevé son évolution. Nous sommes arrivés aux grandes pluies, qui durent habituellement jusqu’en octobre. La route est difficile, marécageuse par endroits, et mes bagages, chargés sur des bœufs, prennent des bains fréquents. Le soleil, dont les rayons parent ici les moindres objets d’un air de fête, ne se montre que par intervalles. Ce sont constamment des orages, des averses longues et monotones ; sous un ciel gris d’automne, de larges flaques d’eau noient l’herbe courte et verte, baignant le pied des épineux au feuillage grêle ; l’air est humide et sans chaleur. C’est aussi le temps des souvenirs, des heures de tristesse.
Chaque jour maintenant, à l’arrivée, je fais allumer un feu dans ma case. Il chauffe, éclaire et égaye à la fois. Lorsque le temps est particulièrement frais, j’invite trois petites indigènes, qui sont parmi les conducteurs des bœufs, à venir se réchauffer quelques instants à sa flamme. Je fais venir avec elles une vieille femme chétive et un enfant sourd. Tout ce monde se groupe, s’assied discrètement. L’une de ces petites filles est une Salamat ; elle s’appelle Zenaba ; la deuxième, Addahaba, est Rachid ; la troisième, Achta, est Gorâne. Elles sont d’un brun foncé ; elles peuvent avoir une douzaine d’années chacune. La Salamat et la Gorâne sont longues et grêles comme des sauterelles, avec des traits durs et fins, des bouches proéminentes, des profils de chèvres, de beaux yeux pleins d’expression et de feu. La Rachid est petite et trapue. Toutes trois portent la coiffure à petites tresses multiples dont j’ai déjà parlé. Elles sont vêtues de pagnes de coton qu’un long usage a brunis, et portent quelques misérables bijoux de perles, avec des amulettes. D’abord pleines de crainte, elles se sont rassurées bien vite, et le caquetage rude et véhément de leur petit groupe met de la vie autour du foyer.
Nous arrivons le 11 juillet au pied de faibles collines rocheuses. Elles dressent devant nous leur longue barrière, où la roche sème des taches grises dans une verdure maigre et basse. La campagne est moins morne et la surface du sol se fait plus dure, ce qui nous évite au moins la boue. Puis c’est Djaguel, puis Salta, minuscules villages. Depuis Am Timane, notre ravitaillement est devenu difficile ; chaque jour, il me faut envoyer des hommes dans plusieurs directions pour me procurer le lait, les quelques poulets, le mil dont j’ai besoin. Est-ce vraiment pénurie chez les indigènes, ou désir de garder leurs provisions ? Je l’ignore, et contrairement à ce que je fais parfois, je ne cherche pas à le savoir, car il est délicat d’user de contrainte en cette région pauvre, où les gens se sentent toujours menacés par la famine.
L’avant-dernière étape me réserve une nouvelle désagréable ; on vient m’avertir dans la nuit que deux bahrs que nous avons à traverser le lendemain et qui, une partie de l’année, sont à sec, coulent en ce moment à pleins bords ; des hommes s’y sont déjà noyés, me dit-on. La complication serait assez sérieuse. Il n’y a pas de pirogues ici. Derrière nous, la route doit être coupée maintenant. Il paraît qu’à l’Est et à l’Ouest elle l’est aussi. Allons-nous être bloqués plusieurs semaines, presque sans vivres, dans ce coin de brousse ?
Je pousse mes questions. On finit par me dire que si les tornades cessent deux ou trois jours, le passage deviendra possible parce que, tout de suite, les bahrs baisseront. C’est là toutefois une modeste espérance : le régime des pluies quotidiennes est nettement installé.
Un forgeron dans le poste d’Am Timane, au Salamat.
Autour de lui, des aigrettes familières.