Ma maison, à Abéché, la capitale du Ouadaï.
Il paraît aussi que les gens de l’endroit savent faire des radeaux avec des fascines. Il y a là une ressource intéressante. A tout hasard, j’en fais préparer un certain nombre et nous nous mettons en route.
Mais ce n’étaient, une fois encore, que contes d’indigènes ; l’eau, dans aucun des bahrs, ne monte au-dessus de la ceinture. Nous passons sans la moindre difficulté.
Près d’Am Dam, la savane verte et relativement boisée que nous traversions jusque-là prend un caractère plus septentrional. Des talhas, clairsemés sur l’herbe, forment le principal de la végétation. Cette herbe toutefois met encore une fraîcheur dans le paysage. Il n’y en avait pas lors de ma dernière mission, les pluies étant moins avancées, et je dois faire un effort de mémoire pour évoquer mes impressions d’alors. Les descriptions des voyageurs, lorsqu’elles sont minutieuses, risquent souvent d’être taxées d’inexactitude ; beaucoup de détails changent avec les saisons, et dans les pays où l’aspect des lieux est tout entier dans les manifestations de la nature, le caractère de l’ensemble peut en être transformé.
Am Dam est sans pittoresque : un village banal dans une plaine presque nue ; à côté, le poste. La rivière Batha, encaissée entre des rives que souligne une étroite zone boisée, passe à quelques centaines de mètres. Elle était encore à sec il y a un mois. L’eau y a maintenant un mètre environ de profondeur.
Le poste, jusqu’au 1er juillet dernier (1923), était occupé par un gradé européen. On l’a supprimé. Il est souvent préférable, en effet, en cas de pénurie de personnel, de prendre une mesure radicale, plutôt que de confier le commandement d’une région et la direction de ses habitants à un subalterne insuffisamment préparé. Mieux vaut un chef indigène considéré, qu’un Européen, s’il ne l’est pas. La considération joue un grand rôle en cette matière ; elle agit sur le sentiment pour déterminer l’obéissance, et diminue d’autant la part de la contrainte. Les indigènes, surtout les Musulmans, plus affinés, montrent, à donner la leur, un discernement qui surprend. La détention de l’autorité n’assure pas nécessairement leur respect. Ils ne tardent pas à acquérir une notion plus ou moins confuse, mais généralement assez clairvoyante, du milieu social de ceux avec qui ils sont en contact. Les particularités parfois subtiles, dont l’ensemble assure à tous les actes de certaines personnalités un caractère de supériorité et d’autorité naturelles, n’échappent nullement à leur sensibilité de primitifs.
J’ai passé là les 15, 16 et 17 juillet. Le jour de mon arrivée, vers 4 heures, une nouvelle apporte un peu d’animation : un cheval du chef vient d’être tué par un lion à une demi-heure du village. Je fais aussitôt appeler Paki pour profiter de cette occasion si c’est possible, et, sous la conduite du chef même, tout brûlant du désir de voir châtier le coupable, nous nous rendons au lieu du crime.
C’est sur le bord de la Batha, verdoyant d’herbes et d’arbustes touffus, près d’un gros buisson. La pauvre bête est couchée sur le dos, les cuisses écartées, le bas-ventre dévoré, les intestins à l’air. Les jambes de devant, dont l’une porte encore une entrave brisée, sont pliées, les sabots contre le poitrail, dans une attitude de course effrénée ; l’encolure, tordue dans une convulsion, laisse voir la gorge largement entaillée ; les dents serrées apparaissent entre les lèvres ; l’œil mort, exorbité, exprime encore une folle terreur. Tout auprès, deux places où l’herbe est foulée. Il y a deux lions : c’est de là qu’on les a fait lever tout à l’heure.