Nous tenons conseil. Paki estime qu’ils reviendront, au crépuscule, procéder à un nouveau repas. Je m’en remets à son expérience, mais comme le vent souffle justement dans la direction qu’ils ont prise, nous nous écartons d’une centaine de mètres afin de n’être pas sentis, et nous nous installons, pour les attendre, dans un étroit espace dénudé que le hasard a ménagé au milieu d’un fourré, et d’où une petite éclaircie nous permet de voir le cadavre du cheval.

Je m’étends sur le sol et je sommeille en attendant l’heure. La fraîcheur me réveille bientôt et je me lève. Autour de moi sont accroupis Paki, Somali, le chef et un indigène. Nous gardons, bien entendu, depuis le commencement, un silence absolu.

J’aperçois dans un arbuste une sauterelle pointillée de jaune et de noir, sans ailes, et, toujours curieux des insectes, je m’absorbe dans sa contemplation. Elle m’a vu aussi, mais, paresseuse, elle se contente de tourner autour de la branche, pour mettre celle-ci entre elle et moi. J’approche ma main, elle ne bouge pas. A ce même moment, j’ai l’impression que Somali, derrière moi, a fait un mouvement. Je me retourne ; son visage exprime l’épouvante. Il regarde fixement dans la direction du buisson sur lequel se trouve la sauterelle et, de son bras allongé vers moi, me tend mon fusil. Je n’ai pas de peine à comprendre que les lions viennent de se révéler. Je prends l’arme d’un geste prompt, et je me retourne à nouveau. Paki, lui aussi, a changé de position ; il n’est plus accroupi ; il a un genou en terre, son fusil épaulé, et il vise sous le buisson.

Le silence est toujours complet.

Je prends en hâte la même position, tout près et un peu en avant de lui et, de l’épaule, j’écarte son arme, pour me réserver le premier coup. Mais je ne vois rien, et, dans l’instant, tout le monde se lève ; puis Paki se met à courir. Je m’élance derrière lui ; Somali fait de même. C’est lui qui a la meilleure vue ; deux fois, il s’arrête, puis repart : ce sont les lions qui se montrent, mais si peu de temps que Paki ne semble pas les distinguer plus que moi. Enfin, à cent mètres environ, une forme jaune clair passe rapidement d’un buisson à un autre, et un peu plus loin un gros lion, que je distingue bien cette fois, franchit au galop un espace dénudé d’une vingtaine de mètres. Je tire sans qu’il accuse le coup. Nous cherchons encore cinq minutes, et la nuit qui gagne nous arrête.

Je demande alors ce qui s’est passé.

Pendant que je regardais ma sauterelle, Somali, en portant machinalement ses regards dans ma direction, a vu soudain, dans les broussailles, à une distance que je me fais montrer, et qui représente trois à quatre mètres, l’un des animaux — le plus petit, la femelle — qui s’avançait doucement, les yeux fixés sur moi, écrasé sur ses pattes, prêt à bondir. Terrifié pour son maître, il avait alors fait un léger bruit pour attirer mon attention, et m’avait épargné par là, sans doute, une grave surprise.

Pendant que je m’agenouillais, la lionne, effarouchée par nos mouvements, était partie avant que j’aie pu l’apercevoir, et les deux bêtes, depuis ce moment, n’avaient cessé de fuir.

Nous rentrons. Pour ce soir, il n’y a plus rien à faire. Mais les lions vont sans doute finir le cheval cette nuit. Nous irons demain matin à l’aube, et peut-être serons-nous plus heureux.

Voici le campement. On a entendu mon coup de fusil, et le feu de Denis groupe, autour de mon dîner qui cuit, un entourage intéressé. Paki et Somali, tout près l’un de l’autre, mais se tournant le dos, entament avec volubilité, ensemble, un récit animé de l’incident. L’auditoire est impressionné. Quand c’est fini, une des femmes s’empare de sa diantou et traduit l’émotion et la sympathie générales par une monotone et interminable chanson où je suis l’objet des louanges les plus flatteuses. Je lui fais porter un franc pour la remercier ; son attendrissement est à son comble. Je suis forcé de lui envoyer dire de se taire. Elle chanterait, je crois, toute la nuit, et toujours la même chose, sur le même air.