Je poursuis quelque temps ma promenade, qui ne me révèle rien d’intéressant, puis je rentre. Devant la porte, le chameau d’hier est toujours baraqué ; les nôtres sont près de lui. Il faut déranger la tête de l’un d’eux pour entrer. Tout près, au ras du sol, un puits étroit, où l’eau me paraît à huit mètres : une eau un peu salée, très peu.

Nous déjeunons, et comme il est près de midi, nous pressons le départ. Le temps est nuageux, sans soleil. Nous arrivons à Lebba, que je vois mieux cette fois : un sable très pâle, d’où sortent des palmiers, sans ordre, parmi des dunes qui s’appuient sur leurs groupes et enterrent une partie de leurs troncs ; quelques beaux atels.

Le village, plus loin, montre de longs murs bas, d’un gris très clair, tirant sur le gris perle ; des portes en arceaux, fermées, en rompent parfois la continuité ; je ne vois aucune fenêtre ; seulement de rares et petits jours carrés, placés tout en haut. Une femme, avec un âne, s’approche de nous, lentement. Elle se dirige vers des tentes de Khouans en toile misérable, rapiécées partout, dressées à l’écart : trois parois verticales de 1 mètre à 1 mètre 20 de hauteur, dessinant un carré de 2 mètres, à peu près, de côté, dont la face antérieure tout entière est ouverte ; au-dessus, un toit très bas, presque plat malgré son arête médiane ; devant, quelques ustensiles de cuisine ; à l’intérieur, de pauvres coussins. Dans l’une d’elles est une autre femme, au teint clair, vêtue d’un pagne rouge sombre en lambeaux.

Je manifeste l’intention de mettre pied à terre ; on m’en dissuade ; l’endroit n’est pas sûr ; il faut rester sur mon chameau, enveloppé dans mon djered, et passer vite ; la reprise des hostilités avec les Italiens a créé, ainsi que me le disait le wakil de Sidi Rida, un état d’esprit qui nécessite des précautions.

Le tableau surprend par l’étrangeté de son coloris. L’ordre normal des tons y est inversé. La lumière semble émaner de la blancheur crue du sable, de la peinte gris clair des cases, au lieu que le ciel, couvert, demeure sombre.

Notre retour, monotone, est interrompu par une forte averse qui fait barraquer spontanément nos montures.

La nuit venue, nous hésitons sur la direction. Il est plus de neuf heures quand nous retrouvons Ghetmir.

J’apprends que les chameaux qu’on fait venir pour moi n’arriveront que dans quatre jours.

— « Tous ici, me dit tout à coup Doma, contents beaucoup avec toi ; toi passer, et toi faire route pour les autres ; quand Français y venir, contents beaucoup encore. »

19, 20, 21, 22 et 23 novembre. — Ces cinq journées se passent dans le repos. Je prends chaque jour mes repas avec le wakil. Il se nomme Osman Hassen Ed Deraï. Il est égyptien ; lors des dernières hostilités entre l’Angleterre et les Senoussia, il a pris parti pour ceux-ci, et maintenant il est proscrit. Sa culture est fort au-dessus de la situation qu’il occupe ; il supporte d’ailleurs son exil avec une dignité qui s’interdit les doléances.