J’ai entendu, la nuit, distinctement pour la première fois, le rugissement du lion. Quoique lointain, il s’imposait à l’attention. Si sensible pourtant que je sois aux manifestations des forces de la nature, je trouverais difficilement pour le décrire le lyrisme qu’il a inspiré à quelques voyageurs. C’est évidemment très puissant. Mais le voisinage des ménageries d’Europe nous a dès longtemps révélé ses accents.
Les étapes suivantes ne présentent que peu d’intérêt. Toutefois, à mesure qu’on approche de Garoua, la population devient plus dense. Les villages se succèdent, dans la plaine découverte, avec une continuité bien rare dans l’Afrique Centrale. Ils sont tous à peu près les mêmes : un certain nombre de petites enceintes de seccos, tantôt groupées au point de ne laisser entre elles que d’étroites ruelles, tantôt dispersées sur un large espace et isolées les unes des autres par de grands vides. Dans chaque enceinte, souvent une ceinture d’arbres, en ce moment presque sans feuilles, et les petites cases cylindro-coniques habituelles.
Des hauteurs fortement découpées bornent la plaine. Je couche, le dernier soir, au pied de l’une d’elles, à Djebacké. Il n’y a pas de campement, mais l’ardo — c’est, comme je l’ai dit, un chef dont le rang vient immédiatement au-dessous de celui de lamido — m’offre l’hospitalité dans sa demeure, semblable à celles que je viens de décrire. Il me cède sa propre chambre, c’est-à-dire la petite case où il se tient. Elle est occupée, pour un quart, par un gros tas de mil. Une moitié du sol est d’argile durcie. Sur l’autre, on a jeté une couche de dix centimètres de gravier très fin, très propre, sans poussière. Il y a, au milieu, un trou de la grandeur d’un chapeau, dans lequel fume encore un feu mal éteint. Elle n’est meublée que d’un lit bas — dépourvu de toute espèce de literie — qu’on nomme ici argao. L’ardo emportera, en me cédant la place, un chapelet qui était dans une calebasse, contre le mur, et une petite bouteille de parfum, à demi enfoncée dans le gravier qui assurait son équilibre. Il n’y a rien d’autre. Je suis d’ailleurs fort bien, et j’apprécie d’autant mieux la fraîcheur relative de l’endroit que le soleil continue d’être torride et que j’ai un mouvement de fièvre assez prononcé.
Nous avons, ce jour-là, traversé le mayo Kebbi. Nous sommes à la fin de mars. Il n’y a encore que très peu d’eau. Mon cheval s’y est à peine mouillé les boulets.
La servante que j’ai engagée nous a donné des tracas. Elle est restée en route, on ne savait où. J’ai fini par envoyer à sa recherche un cavalier, qui l’a ramenée. Elle avait une ampoule aux pieds et s’était arrêtée sans rien dire, sachant qu’on ne la laisserait pas là. Cette fille, qui chez Bouda Rei devait être astreinte à un assez gros travail, est devenue toute mollesse et paresse, et ne voit dans la bienveillance que la possibilité d’en abuser. Rien de plus près de l’animal.
J’écris une lettre au capitaine Monteil, qui commande à Garoua, pour lui annoncer mon arrivée. C’est un parent éloigné du glorieux explorateur de ce nom.
CHAPITRE VI
DE GAROUA A KOUSSERI ET FORT-LAMY