Garoua, où je me rendais, est le centre administratif d’une des circonscriptions les plus intéressantes du Cameroun. Des lamidos assez nombreux, mais de puissances très inégales, s’y partagent l’autorité indigène. Bouba Rei, dont j’ai déjà parlé, et le lamido de Garoua, Ayatou, occupent parmi eux un rang particulièrement important. La population de la circonscription, d’environ 130.000 têtes, est, à peu de chose près, moitié Foulbé, et moitié autochtone, avec, en outre, quelques Bornouans, Haoussas, ou Arabes.
Les Foulbés, venant du Fouta-Djallon, étaient d’abord arrivés paisiblement dans la contrée. Musulmans, ils s’y étaient si complètement soumis aux chefs kirdis, qu’ils acceptaient de ceux-ci le droit de cuissage. Mais il y a environ quatre-vingts ans, ils se sont révoltés contre eux, et sous le commandement de leur chef Adama, de qui le nom reste au plateau de l’Adamoua, ils les ont battus, chassés en grande partie des plaines, et obligés de se réfugier dans les montagnes. Nomades au début, ils se sont ensuite sédentarisés, et partagent maintenant leurs soins entre l’élevage et la culture, tout comme les païens ; seulement, chez eux, les travaux de la terre sont réservés d’ordinaire aux captifs, Foulbés ou non. Le bétail, la noix de karité, les arachides, la gomme arabique, la cire, le coton, le mil, le riz, le kapok sont parmi les principales richesses exploitées de la région. Il est, en outre, vraisemblable que des prospections sérieuses y donneraient des résultats.
Mais le problème des moyens de transport se présente ici d’une manière peu satisfaisante, et grève l’exportation — lorsqu’elle est possible — de frais qu’un très petit nombre de produits sont à même de supporter[3].
Ainsi que dans toute la partie du Cameroun où l’existence de chefs puissants permet l’application de ce procédé, l’administration, à Garoua et dans la région avoisinante, est laissée aux lamidos pour une large part. Dans les villages kirdis, les arnados reçoivent un mandat analogue. Ils sont associés au règlement des litiges, perçoivent l’impôt, assurent l’exécution des travaux d’intérêt général, veillent à la sécurité des voies de communication. Ils sont en revanche responsables devant l’autorité centrale.
Lorsqu’on veut, prématurément, appliquer une méthode d’administration trop directe à des peuples primitifs, l’examen superficiel de l’organisation qu’on réussit à leur imposer peut donner l’illusion qu’on a fait œuvre de civilisation ; mais l’observation attentive de la mentalité des individus montre qu’en réalité on a fait œuvre de domestication seulement. Les populations subissent sans comprendre. Le seul sentiment qu’on finisse alors par développer chez elles est celui de l’impuissance et de la résignation. Aussi le système que je viens de mentionner est-il excellent. Il n’est pas réalisable, toutefois, dans n’importe quelle colonie. Il suppose, je le répète, des chefs indigènes d’une certaine valeur.
La justice est rendue avec le concours d’assesseurs indigènes, et la coutume est, autant que possible, respectée. On y apporte néanmoins, dans certains cas, une atténuation nécessaire. Le capitaine Monteil m’a cité des peines dont l’application, si elle eût été maintenue, n’aurait pas manqué de gêner quelque peu la Société des Nations dans les éloges dont elle a honoré l’administration française au Cameroun[4]. Voici quelques exemples des rigueurs de l’ancien Code.
Meurtre avec préméditation : le criminel, enterré vivant, la tête hors de terre, était lapidé.
Vol : première fois, coups de chicote et remboursement ; première récidive : ligottage et emprisonnement de plusieurs mois ; deuxième récidive : amputation du bras droit ; troisième récidive : amputation de la jambe gauche.
Quand on songe, en outre, aux conditions chirurgicales dans lesquelles devaient se pratiquer ces opérations, on s’étonne que le vol n’ait pas été découragé à jamais par de telles perspectives.
L’impôt est payé sans résistance, sans difficultés même. Sur quelques points, toutefois, la perception de la taxe de capitation, en argent, déroute encore l’indigène.