Le principe même d’une redevance n’est pas discuté. Il est admis depuis fort longtemps par tous. La terre est considérée comme appartenant au lamido. Celui qui la détient reconnaît aisément qu’il est, de ce chef, redevable à son immuable possesseur d’une partie des produits qu’il en tire. La récolte, tant qu’elle est sur pied, n’est pas tout à fait sa propriété. Elle tient encore par un lien au sol dont elle naît.

De même pour le bétail qui vient au monde. Le prélèvement d’une gerbe ou d’un animal lui donne ainsi l’impression d’un partage avec une sorte d’associé, détenteur en outre du pouvoir. Mais l’argent, quelle qu’en soit la source, lui semble être son bien propre, exclusivement. Il n’y reconnaît plus les dons de la nature. C’est à lui, et à lui seul. De quel droit vient-on le lui prendre ? La conception est simpliste, mais nous sommes en présence de simples.

Certes, l’impôt de capitation n’est pas négligeable. D’abord, c’est un facteur de l’équilibre du budget ; il impose aux populations l’obligation d’un travail ; il constitue en outre un gage et un symbole de leur soumission ; il témoigne enfin, si on se place à un autre point de vue, de l’autorité, de l’activité et de la vigilance des chefs chargés d’en assurer la perception. D’autre part, il ne peut être question de le faire payer autrement qu’en espèces. Qu’en feraient nos administrateurs ? Mais c’est parfois un instrument à double tranchant. Dans les régions à populations peu nombreuses et susceptibles d’émigration, l’élévation de l’impôt demande une circonspection très grande, une connaissance parfaite des ressources des éléments qu’elle frappe, et, ajouterai-je, un examen préalable attentif des tarifs en vigueur dans les colonies voisines. Ici, le premier des biens, c’est la main-d’œuvre ; les sacrifices qu’on fait pour la retenir — pour l’attirer — sont des sacrifices rémunérateurs.

Combien plus intéressantes m’apparaissent les recettes douanières. Elles attestent la production du pays, d’abord ; puis, ses capacités d’absorption — par là, le nombre de ses colons, le degré de civilisation de ses indigènes, la prospérité des uns et des autres. Elles sont enfin la contribution de la richesse. La taxe de capitation est trop souvent celle de la pauvreté.

L’arrivée est sans pittoresque. Le poste domine le village, qui compte environ six mille habitants ; très étendu et presque tout entier de cases rondes à toit de chaume conique, celui-ci descend en pente douce jusqu’à la rivière Bénoué, à peu près sans eau à l’époque de mon passage. Des hauteurs capricieusement découpées, d’une faible élévation, les unes proches, les autres lointaines, bornent l’horizon de toutes parts.

Le capitaine Monteil me ménageait à la fois l’agrément de la réception la plus cordiale, et la satisfaction d’un ensemble de constatations qui m’a laissé, du territoire placé sous ses ordres, l’impression d’une administration remarquablement comprise et conduite.

J’ai pu visiter en entier, avec lui, la demeure du lamido. Après les petites cours à une case unique que je connaissais déjà, j’y ai trouvé des cours plus vastes, où plusieurs de ces cases étaient groupées ; au milieu de l’une d’elles, un feu, et une dizaine de bourmas, le tout très propre : c’est la cuisine ; ailleurs, une large pierre sur laquelle on broie le mil pour en faire de la farine ; quelques cases, enfin, de formes différentes, adroitement disposées pour éviter au lamido, de qui elles constituent les appartements personnels, l’ardeur du soleil, mais toujours petites et sommairement meublées.

J’ai remplacé, à Garoua, la jeune Hebbini par une autre servante du nom de Padamasou. Depuis quelques jours le goulot de mon bidon exhalait une odeur répugnante de graisse et de poisson séché dont je cherchais vainement la cause. J’en ai eu brusquement l’explication : Faadematou a surpris la dite Hebbini au moment où, le tenant dans ses deux mains et la tête rejetée en arrière, elle y buvait avec une satisfaction évidente. Faadematou m’a fait prévenir par Denis. La coupable a repris le chemin de Rei Bouba.

Je me suis remis en chemin le 26 mars. A mon personnel habituel, le capitaine Monteil avait ajouté deux gardes, deux tirailleurs, et un interprète excellent, nommé Djubairou. Celui-ci a séjourné jadis en Allemagne et en France. D’une instruction exceptionnelle pour un indigène, ayant beaucoup vu, beaucoup lu et beaucoup appris, fort intelligent en outre, il devait me rendre de précieux services, et j’ai pu, grâce à lui, préciser avec certitude quelques points délicats de ma documentation.

Je passe le premier jour près de l’ancienne station cotonnière allemande de Pitoa. Elle a permis jadis des expériences utiles.