La soirée est pénible, comme les précédentes : le calme de l’orage et, de temps à autre, un grand souffle de vent qui s’élève. Il n’est pas possible de coucher dehors, la moustiquaire serait arrachée ; force m’est de laisser mon lit dans une case du campement ; je passe la nuit dans un bain de transpiration ; par moments, une brise fraîche entre par les orifices, qui me refroidit et me sèche en quelques secondes ; j’ai l’impression, entre ces murs d’argile qui restituent la chaleur absorbée durant tout le jour, sous ce toit de paille, de dormir dans un four encore chaud, dont la porte s’ouvrirait sur une pièce irrégulièrement ventilée.

Je laisse le surlendemain derrière moi l’ancien haras allemand de Colombé. On y avait fait venir d’Allemagne, en vue de croisements, quatre étalons. Les produits que j’ai vus çà et là, reconnaissables en général à leur chanfrein fortement busqué, ne semblent nullement supérieurs à ceux des races indigènes.

Somali, autrefois le meilleur de mes serviteurs, donne lieu, au cours de ce voyage, à de fréquents reproches. Devant une observation justifiée par sa négligence, il proteste aujourd’hui, s’insurge et entre dans une telle fureur que pour le remettre à la raison je dois le faire enfermer dans une case. Je renvoie en outre son cheval à Garoua. Il fera les étapes à pied jusqu’à nouvel ordre. Si cette punition, que je sais être encore plus sensible à son amour-propre qu’à ses jambes, est inefficace, je le congédierai dès que je serai à même de le remplacer d’une manière satisfaisante.

La route est étendue, sablée, facile, coupée de temps à autre par des mayos de largeurs diverses, légèrement encaissés et tous à sec en cette saison. Elle chemine à travers une savane aux arbres maigres et poussiéreux.

La chaleur, qui reste accablante, me prive généralement, la nuit, du repos nécessaire ; je me lève souvent dès une heure, ne pouvant plus rester couché. Le jour, les envoyés des lamidos et leurs cortèges continuent de me précéder une partie du temps. Les tam-tams, les trompettes au son de cornemuse, les cavaliers vêtus de couleurs éclatantes ne compensent malheureusement pas les inconvénients de la poussière que soulève leur troupe turbulente et que je ne cesse de respirer ; en revanche, animation bruyante qu’ils entretiennent autour de moi détourne mon attention de la monotonie du paysage, et la route me semble plus courte.

Le 30 mars, j’atteins le village de Biparé. Je suis là sur le territoire du Tchad, mais pour quatre étapes seulement. Je dois ensuite retrouver devant moi le Cameroun, que je ne quitterai définitivement que quelques jours plus tard.

Le pays a pris cet aspect de verger normand si fréquent en Afrique Centrale. Nous traversons deux mayos. Le second, le mayo Loué, a environ quatre cents mètres de largeur ; assez escarpées, les berges de son lit de sable atteignent vingt mètres. Dans le voisinage, la roche affleure partout. L’un et l’autre sont à sec.

Je trouve, quand j’arrive, plusieurs groupes qui m’attendent. Il y a l’ardo Bael, chef des Bororos de Figuil, accompagné de son fils ; le chef de Hiré, un chef Kirdi, d’autres encore, chacun avec sa suite, en tout de deux à trois cents hommes. Les politesses d’usage échangées, je reprends mon chemin. A ce moment un nuage de poussière s’élève à 1 kilomètre en aval, dans le lit du fleuve ; c’est encore un chef qui arrive en retard, au triple galop, avec tout son monde ; il a fait quarante kilomètres pour venir ; je m’arrête à nouveau.

L’après-midi, je trouve au campement le chef des Bororos de Léré, Adamou, plus connu sous le nom de Sindijo. Comme le chef de Figuil, il a gardé de son origine un type arabe qui le distingue à première vue des Kirdis et même des Foulbès. Je manifeste l’intention de lui poser quelques questions sur les procédés d’élevage qu’il emploie ; les Bororos sont des maîtres en fait d’élevage indigène. Il me déclare qu’il est tout prêt à me renseigner, et qu’il ne manquera pas de le faire avec une parfaite exactitude sur tout ce que je désirerai savoir ; mais je suis fixé sur la valeur de ce genre de protestation. Quelques instants après, comme nous parlons d’une maladie qui s’abat fréquemment, ici, sur le bétail, je lui demande s’il y connaît un remède.

— « Aucun », me dit-il d’un air chagriné.