Sur ce, je lui expose tout le traitement. Il ne se trouble en rien.

— « C’est bien ainsi que nous les soignons », me répond-il avec simplicité. Et il s’étonne de mon savoir. Quant à sa réponse mensongère, elle lui paraît si naturelle qu’il n’y fait aucune allusion. Je profite toutefois de la circonstance pour tirer de lui des précisions intéressantes, et vérifier certaines indications que je possède déjà.

A cinq heures je vais au village, où un tam-tam doit avoir lieu en mon honneur. Un serpent de poussière traverse la plaine, à peu près nue, qui y conduit ; il est soulevé par une succession de travailleurs. C’est, me dit-on, un chemin qu’on a voulu faire exprès pour moi : seulement on s’y est pris un peu trop tard. L’intention est bonne ; je remercie, je retiens ma respiration, et j’entre dans le nuage.

Biparé est Moundang. Le village est curieux, tout différent des précédents. Chaque demeure s’y présente sous la forme d’une enceinte à tourelles. Ces tourelles, à toits à peu près coniques, sont des greniers à mil. Chacune d’elles, porte, en haut, une ouverture qu’on obstrue quand c’est nécessaire — par exemple, s’il pleut. Normalement, elles alternent avec des cases à toit en terrasse, plus basses, réservées au logement des femmes. Au milieu, l’habitation du chef de famille, et des bâtiments d’affectations diverses. Tout cela est très petit, sillonné d’étroits passages où règne une sordide malpropreté. De l’extérieur, on croirait voir des réductions de châteaux forts, naïvement et grossièrement édifiées avec de la boue et des madriers. On s’aperçoit à l’examen que ces frustes logis sont en réalité fort bien construits. On les enduit intérieurement d’un revêtement noir, dur et poli, dont une écorce d’arbre convenablement traitée fournit le principal élément. Leur toiture comporte un épais paillasson, que protège une couche de terre. Ils ne craignent rien ni des termites voraces, ni de la pluie, ni du vent. Ici, c’est beaucoup.

Le tam-tam commence. Il est primitif et sans aucun style. Tout le monde y prend part, même les enfants à la mamelle, que les mères portent contre leur flanc. De toutes petites filles — trois à quatre ans — comiques de gravité, se trémoussent lentement dans le groupe, comme les autres.

Le chef des Bororos, l’ardo, qui est là, et quelques-uns de mes hommes, musulmans, regardent ces lourds divertissements de Kirdis avec un dédain qu’ils ne cherchent pas à dissimuler.

Le merissé — c’est une boisson fermentée à base de mil, dont les indigènes s’enivrent — a dû couler à flots au village. Le chef est, comme il sied, le plus gris de tous.

Le jour suivant, après avoir traversé le Mayo Bindéré, affluent du Mayo Kebi, et plusieurs rivières à sec comme lui, nous apercevons sur notre droite une vaste étendue d’eau, le lac de Léré. En face de nous, la rive s’élève en collines dénudées, d’ailleurs pittoresques. De notre côté elle est d’abord plane. C’est ensuite, sur une éminence, dominant la région voisine et ce beau lac, le poste administratif de Léré. Une petite île, inhabitée, couverte d’une végétation assez dense, émerge tout près.

Je passe au poste la journée du lendemain. De là je vais voir M. Rousseau, commerçant en bétail ; puis l’agent de la Société France-Afrique, dont j’ai longé, en venant, la plantation de coton ; création intéressante, malheureusement arrêtée dans son développement par la trop grande difficulté d’expédier les récoltes en France.

L’après-midi, nouveau tam-tam, au village de Léré, cette fois, distant du poste de trois kilomètres. Pendant que les préparatifs se terminent, je visite la maison du chef. Elle est du type que j’ai déjà décrit, mais vaste : ce fruste personnage y loge environ deux cents femmes.