Tout autour, les cases de celles-ci et les greniers à mil, formant enceinte, alternent avec une parfaite régularité. Contre chaque grenier, un beau madrier, posé obliquement, comme une échelle, et entaillé d’une succession d’encoches, permet d’accéder à la fois à l’ouverture supérieure et à la terrasse.

La fête n’est pas sans pittoresque : après une danse exécutée par quelques hommes revêtus de robes multicolores et coiffés de plumes, deux hautes figures sinistres s’avancent soudain. Elles ne feront que circuler lentement, quelques minutes, ce pendant que tous s’écarteront d’elles, et cette grave promenade silencieuse est ce qui convient à leur aspect.

Elles ne montrent ni visage, ni rien de leur corps ; la tête disparaît entièrement sous de longues franges serrées dont la matière est une sorte de paille sèche et souple d’un brun presque noir ; ce voile, épais de plusieurs centimètres, les coiffe comme une capsule et descend, en cachant les bras, jusqu’à la taille. Là commence une courte jupe de danseuse, faite aussi de paille, rigide, épaisse, noire elle-même, puis les longues franges reprennent, cachant les jambes et jusqu’aux pieds. Une grande pièce en forme d’éventail est ajustée verticalement sur les épaules et encadre la tête, qu’elle dépasse, augmentant la stature et amplifiant l’ensemble. Ces hautes, sombres et lourdes silhouettes, marchant lentement et sans parler, l’une près de l’autre, donnent une impression singulière de deuil, de mystère et de sauvagerie. Elles sont censées, me dit Djubairou, mon interprète, être des démons soumis aux prêtres animistes. Ceux-ci gardent à l’écart les hommes qu’elles dissimulent et ne les laissent voir de personne ; on les nomme maoulis.

En rentrant, je me rends chez des missionnaires installés depuis peu, m’a dit le fonctionnaire qui occupe le poste, dans un bâtiment distant de quelques centaines de mètres de Léré. Je pénètre dans une enceinte déserte, et je franchis le seuil d’une petite maison dont la porte est ouverte. La première chose qui frappe ma vue est un berceau dans lequel dort un enfant au teint parfaitement blanc. Ce n’est pas le spectacle qu’en ce lieu j’attendais, et je crains que ma visite, vraiment, ne soit indiscrète.

J’ai vite la clef du mystère : un homme vient à moi, qui parle français, mais avec un accent américain très prononcé ; l’instant d’après, il me présente à une jeune femme, qui est la sienne ; ce sont des missionnaires, en effet, et fort respectables, mais étrangers et protestants. Notre fonctionnaire, distrait sans doute, n’avait pas fait la distinction.

Je rentre enfin au poste où j’arrive vers 6 heures ; je prends quelques instants de repos, quand Denis arrive. Son front d’ébène est sillonné de rides sinueuses et profondes. Ce signe a pour moi une éloquence. Il est étranger aux soucis. Il me révèle que mon brave cuisinier a bu une dose généreuse de merissé. Je dois reconnaître que ni la dignité de son maintien, ni, ce qui importe bien davantage encore, l’apparente intégrité de ma cuisine — n’approfondissons pas — ne sont généralement altérés par les effets de son intempérance.

Il est là, devant moi. Il attend. Il est bien maître de son équilibre. Il n’a pas dû boire plus d’une bourma : six litres. Je l’interroge. Denis, élève des Pères, parle un français académique.

— Eh bien, Denis, qu’est-ce qu’il y a ?

— Ah ! (Un temps.) sidi, moi content marier.

— Allons, bon. Ça vient de te prendre ?