Lorsque j’arrivai à Fort-Lamy, M. Lavit était parti, comme je l’ai dit, non sans avoir laissé à mon sujet des instructions qui m’apportaient un nouveau témoignage de son intérêt pour ma mission et de sa délicate courtoisie à mon endroit. M. Reste, le gouverneur intérimaire, était en route pour rejoindre son poste. Reçu très amicalement, j’ai eu le plaisir de m’entretenir souvent, au cours de mon séjour, avec le colonel Thiry, commandant le régiment de tirailleurs réparti dans les divers postes de la colonie, avec M. Léon Mathey, l’un des plus anciens colons du Tchad, actuellement à la tête d’une importante firme commerciale à laquelle il consacre l’initiative et l’activité qui lui sont propres, avec M. Sieutat Lacaze, chef du cabinet du gouverneur, ainsi qu’avec MM. les administrateurs Montchamp et Devallée, le commandant Reymond, et les principaux Européens de la localité.

Mon temps s’est partagé entre l’agréable et l’utile : réceptions pleines de cordialité, dont les aimables hôtes que je viens de nommer ont bien voulu me ménager le plaisir ; envoi d’une lettre, en guise de ballon d’essai, à Koufra. Je l’adresse impersonnellement au chef de l’oasis, à qui je fais part de mon désir de lui rendre visite. Je lui demande de me faire parvenir un sauf-conduit à Abéché, capitale du Ouadaï, où je serai, lui dis-je, au milieu de juillet. Faute d’avoir reçu celui-ci pour le 15 septembre, dernière limite, je conclurai à une décision négative de sa part, et je m’abstiendrai. Je précise la nature de ma démarche en ajoutant que je ne suis qu’un voyageur ami de l’Islam et curieux d’inconnu, et non un envoyé du gouvernement français. Je prends aussi l’avis de Doud Mourrah, qu’on soupçonne d’avoir encore des intelligences avec les Senoussia. Doud Mourrah me déconseille nettement l’entreprise.

Qui vivra verra.

J’apprends, à cette occasion, qu’une mission égyptienne, venue du Caire, serait actuellement à Koufra, et qu’elle se prépare à continuer sa route à travers le désert de Libye ; la nouvelle m’est peu agréable. Si cette mission est composée uniquement d’Égyptiens, peu m’importe ; je n’étais pas né que des Musulmans parcouraient déjà la contrée, et que les plus cultivés d’entre eux y recueillaient des observations pittoresques ou intéressantes ; plusieurs ouvrages, dont nous possédons des traductions, en témoignent. Mais il est fort à craindre pour moi qu’un Européen, un Anglais peut-être, n’ait trouvé le moyen de s’adjoindre à ces voyageurs ; dans ce cas, je risquerais d’être devancé sur le secteur Sarra-Koufra, le plus important de mon itinéraire.

Ce n’est que longtemps après, à Koufra même, que je devais être tiré d’inquiétude[8].

Mes occupations à Fort-Lamy se sont complétées par divers achats de matériel et de provisions. Quelques changements se sont produits dans mon personnel. J’ai remplacé Somanakandji, le « marmata », trop paresseux. Mon boy Ahmed, qui m’attendait ici, est venu reprendre sa place à mon arrivée ; Denis, oublieux de sa jeune fiancée de Léré, a épousé une robuste ouadaïenne du nom de Faadmé.

Il avait hésité jusqu’au dernier moment entre deux candidates à sa main. L’autre était une femme du Batha, à la bouche massacrée selon la mode de son pays d’origine : les lèvres et toute la peau qui les entoure, sur une largeur de un à deux centimètres, ont été criblées de trous à l’aide d’une épine enduite d’une forte teinture noire ; cela fait, au milieu du visage moins sombre, une sorte de mufle d’un noir franc, boursouflé, et percé d’alvéoles multiples comme la face intérieure de certains champignons. Résistant, finalement, à cette séduction, il s’était décidé pour la première, dont la vigueur devait lui assurer, en route, une aide plus efficace.

Je compte employer le temps qui me sépare du 15 juillet à aller chasser dans le sud. Je remonterai ensuite vers Abéché afin de m’y trouver à la date que j’ai fixée au chef de Koufra. Le permis que j’ai obtenu m’autorise à tuer — si je puis — en dehors du gibier banal, 6 éléphants, 6 rhinocéros et 6 girafes.

Ces trois espèces sont protégées, en territoire français, par des règlements spéciaux. Les girafes m’intéressent peu, quoique cet animal, par sa taille, soit, après l’éléphant, le plus indiqué pour ma faible adresse ; mais il est doux, inoffensif, et sa chasse, au point de vue sportif, se range dans une catégorie très inférieure à celle des précédentes.

Je me suis assuré déjà le concours de mon vieux chasseur Paki, actuellement à Fort-Archambault, qui va venir à ma rencontre, à Miltou. Je vais remonter le Chari jusque-là, afin de rencontrer M. Reste, qui arrive et a pris cette voie. Puis, selon les renseignements que me donnera Paki, je gagnerai Kiya Bé par terre, directement, ou je continuerai jusqu’à Fort-Archambault.