Mon séjour à Fort-Lamy s’est prolongé jusqu’au 24 avril. Ce jour-là, je me suis embarqué avec une partie de ma petite troupe sur une baleinière de trois tonnes. Des seccos, fixés solidement sur une armature de bois, en abritaient la partie centrale, me rappelant, en beaucoup plus grand et plus confortable, mon embarcation du Logone. J’ai pris en outre une pirogue sur laquelle se tiendront Denis et sa femme ; nous serions trop à l’étroit autrement.
Le Chari, en cette saison, où il n’occupe que son lit mineur, atteint couramment, et dépasse parfois, 3 et 400 mètres de largeur. Les bancs de sable y sont plus nombreux et d’un aspect plus varié que sur le Logone. L’ensemble est à la fois plus pittoresque et plus riant.
Le premier jour nous ne faisons qu’une petite étape car nous sommes partis tard. Mais nous marchons bien. Mon équipe — un capitat ou chef, huit hommes — divisée en deux parties dont l’une se tient debout sur l’avant, l’autre sur l’arrière, manœuvre vigoureusement ses perches ; lorsque, parfois, le fleuve devient plus profond, chacun s’accroupit, saisit une pagaie, et frappe l’eau à grands coups bruyants. Pélicans, marabouts, canards, grues couronnées, tous les hôtes habituels des rives se montrent dès le début ; quelques tsé-tsé feront demain leur odieuse apparition. Nous nous arrêtons vers 4 heures sur un magnifique banc de sable, car en cette saison où les tornades sont encore exceptionnelles c’est le meilleur et le plus agréable des campements. J’y relève des empreintes d’antilopes toutes fraîches, des traces de panthères, et deux pistes de lions, datant de plusieurs jours. Le fleuve, à cet endroit, comme en maint autre, du reste, s’étale sur une large surface et se divise en plusieurs branches. Je tire inutilement deux crocodiles paresseusement allongés sur la rive. Ils sont sans vase, très propres ; on voit leur dos gris et luisant, leur tête plus claire, leur ventre blanc. Un troisième, à ma balle, se jette à l’eau comme les premiers, mais quelque chose reste sur le sable et se débat avec force. Somali part en courant. Il y a 150 mètres à peine. Je le rejoins vite, et nous en découvrons un autre, long d’un mètre au plus, qui était à côté du grand et de qui, sans le voir, j’ai traversé la gorge. Nous le rapportons. Bientôt il se remet un peu, et retrouve assez de vigueur et de tempérament pour courir, la gueule ouverte, en soufflant avec fureur, vers quiconque fait mine de le toucher. On l’achève, les hommes le mangeront. La ration allouée aux pagayeurs est minime, et chaque voyageur se préoccupe de la compléter en chassant.
Je voudrais toutefois leur donner mieux, et je cherche une seconde victime. Nous entrons dans l’eau, qui semble peu profonde, et guidés par les taches claires qui nous révèlent les bas-fonds, nous arrivons, par une espèce de gué sinueux qui nous fait faire plus d’un demi-kilomètre, sur l’autre rive, où nous poursuivons vainement nos investigations. Je me rabats sur une bande de pélicans posés ; j’en blesse un, qui reste là, seul, après l’envol général.
La pauvre bête, dont l’aile brisée montre une grande tache de sang, se met à l’eau pour s’enfuir. Deux vautours arrivent, tournent au-dessus d’elle ; trois autres bientôt, puis deux encore ; ils guettent la fin de son agonie. Je vois de loin, penché vers le fleuve, son long bec en cône, que termine un crâne nu et arrondi ; son cou grêle et pitoyable, sa silhouette grave et ridicule. Je me reproche la souffrance de cet être sans défense ; je me demande si ma balle aggrave ou atténue pour lui le fardeau du lourd tribut qu’un jour, comme toutes les créatures, il aurait, même sans moi, payé à la mort. Comment se termine la vie des animaux sauvages ? Ils souffrent sans doute, et sans doute complètement passifs ; mais plus heureux que l’homme, ils ne pensent pas ou, même s’ils pensent, c’est trop confusément pour percevoir l’amertume du départ.
Combien de poissons, d’ailleurs, et tout aussi innocents que lui, un pélican sain et de bon appétit ne dévore-t-il pas en quelques heures ?
Il peut le faire, ici, sans risquer de dépeupler le fleuve. Il y en a une quantité incroyable. Leur présence se révèle à tous moments par des sauts bruyants. Aussi, me disait Somali tout à l’heure, pendant qu’il me promenait dans l’eau, les crocodiles sont-ils rassasiés dans ces parages ; pourvu qu’on fasse un peu de bruit en marchant, ils ne s’approchent pas. L’homme inspire de la crainte à presque tous les animaux. Il leur faut, pour la vaincre, l’intervention d’une faim pressante, d’une violente irritation, ou d’un inéluctable péril.
Mes noirs sont entrés dans le fleuve, et maintenant, sur la rive, selon le rite musulman, ils tranchent la gorge de ma victime.
La baleinière rejoint et accoste tout près de moi, après un assez long détour que le manque de fond lui impose. On installe, à quelques mètres de l’eau, sur un sable fin, uni et blanc, ma petite table, ma chaise. La nuit vient. La lune se lève et répand sur nous une intense clarté. A quelque distance, quatre feux pétillent et brillent, allumés par mes hommes. Le bois qu’ils ont ramassé aujourd’hui est imprégné de résines aromatiques. Sa fumée m’arrive chargée d’un léger parfum. Je vais procéder à ma toilette un peu à l’écart. Denis m’apporte, pour dîner, un filet de pélican dont il a su tirer un excellent parti.
La nuit est enfin froide et reposante. Depuis Ngaoundéré, je n’en ai pas connu de semblable. Même à Fort-Lamy, la température nocturne, bien que moins élevée qu’au cours de nos étapes précédentes, était relativement pénible.