La journée du lendemain s’écoule de même, facile et sans incidents. Je tue une antilope et un marabout pour les pagayeurs. Mais je fais à cette occasion le compte de mes cartouches et je m’aperçois que j’en ai été un peu prodigue. Il va falloir me rationner. Je tiens à en conserver une large provision pour mes chasses prochaines, plus sérieuses, et je fixe à trois, jusqu’à Miltou au moins, ma dépense quotidienne. Je n’en ai emporté que six cents. Ce n’est pas assez.

Cette excellente résolution ne m’empêche pas, du reste, d’entamer le soir même ma réserve du lendemain. Comme nous arrivons à un banc de sable dont j’ai fait choix pour camper, nous distinguons, sur le bord, à 50 mètres l’un de l’autre, deux crocodiles d’au moins 3 mètres, qui semblent dormir. En hâte, je prends mon fusil. Pendant que j’enjambe les cantines dont le fond de la baleinière est encombré, l’un d’eux, le plus proche, nous entend. Il se lève sur ses pattes, et, en deux pas, il est au fleuve.

Je fais arrêter, je vise l’autre. Il se met en mouvement aussi pour disparaître, et je me hâte de tirer. Ma balle le bouscule, l’arrête. Nous croyons tous qu’il va rester sur place, nous sautons dans l’eau, nous courons. Il fait un suprême effort, et bien qu’il semble avoir l’épine dorsale brisée, il se traîne sur le sable et plonge aussi. Le voici, arrêté sur un bas-fond. Il est à quelques mètres. Personne n’ose approcher. De leurs perches, les pagayeurs le frappent, pendant que je recharge mon fusil, où je n’avais mis qu’une cartouche. C’est trop tard, il s’est éloigné.

Il se montre plusieurs fois encore. Sa tête, son échine, affleurent tour à tour. Sa mort est sûrement prochaine, mais désormais il est perdu pour nous, le courant emportera son corps. Ses empreintes, à terre, sont étonnamment nettes : cinq larges doigts à griffes — quatre seulement aux pattes de derrière — une longue paume couverte d’écailles dont le fin réseau s’est imprimé avec précision sur le sable humide.

La nuit nous apporte à nouveau une réconfortante fraîcheur. En revanche, la chaleur du soleil reste véritablement accablante, et le jour suivant elle devient si forte que les indigènes même en sont incommodés. La femme de Denis, qui est sur la pirogue, sans abri, me fait demander la permission de venir se réfugier sur la baleinière. Seuls les pagayeurs sont stoïques. Debout sur le fer brûlant des compartiments pontés qui, à l’avant et à l’arrière, forment plate-forme, la tête nue et rasée sous ce rayonnement de fournaise, ils répètent inlassablement, dix heures par jour, leur geste. J’observe ceux qui sont devant moi. Ils ont près d’eux une petite calebasse de mil cuit. De temps à autre, l’un se baisse, y plonge l’extrémité de sa main, en ramène la valeur d’une cuillerée et porte l’aliment à sa bouche ; puis, se baissant à nouveau, il rejette avec soin dans la calebasse les quelques grains qui adhèrent à ses doigts humides ; et c’est le tour d’un autre.

S’ils me demandaient à s’arrêter, j’acquiescerais tout de suite, et je souhaiterais presque qu’ils me le demandent. Mais ils ne donnent aucun signe de fatigue. Ils causent gaiement, et c’est à peine si, sur leurs torses noirs et polis, je vois, de temps à autre, une légère et passagère moiteur.

Pourtant, ce ne sont pas des athlètes. Grands, maigres, mal faits, ils montrent de pauvres anatomies. Les matériaux dont la race noire est faite ont, sur ceux qui président à la construction de nos chétives personnes, une supériorité de qualité musculaire qui se révèle ici tous les jours.

Le banc de sable où nous couchons le soir est entouré d’une région particulièrement peuplée en animaux. Nous dérangeons, en arrivant, sept crocodiles ; et la nuit est à peine tombée que j’entends à quelques centaines de mètres un hippopotame qui clapote lourdement dans l’eau, puis monte sur la berge en poussant son cri sauvage, ce pendant qu’un peu plus loin de petits grondements brefs et comme irrités me révèlent la présence d’un fauve.

J’ai l’habitude, ici, de faire monter mon lit à une centaine de mètres du campement, pour mieux jouir de l’admirable solitude de ces contrées si particulières, et Somali, qui pense à tout, m’apporte mon fusil et quelques cartouches ; la lune du rhamadan nous inonde de sa pâle lumière, et si, curieux, l’un des hôtes de la rive venait à se risquer trop près de moi, ce pourrait être l’occasion d’une balle bien placée.

Le village de Mousgoum, que nous rencontrons le lendemain, se montre peu hospitalier. J’ai besoin de mil pour mon personnel et je ne puis me ravitailler que là. Comme les cases sont à plusieurs centaines de mètres du fleuve, qu’il est midi, et que je suis un peu fiévreux, je charge Denis d’aller en acheter. Au bout d’une heure impatienté de sa longue absence pour une chose aussi simple, je lui dépêche Ahmed pour lui dire de revenir immédiatement. Il arrive les mains vides, accompagné d’un indigène, qui déclare remplacer le chef du village, absent.