— Alors, dans aucune de ces cases il n’y a de mil battu ?
— Dans aucune.
Je dis à Denis et au chef pagayeur de les visiter l’une après l’autre. A la troisième, on trouve une bourma pleine de grain, elle en contient plus de dix kilos.
Je retourne au menteur qu’entourent, intéressés, une douzaine de voisins.
— Tu manges, lui dis-je, et tu ne fais rien. Mes pagayeurs travaillent ; je veux qu’ils mangent aussi. On m’a trompé. Je ferai punir le village.
En attendant, un geste énergique achève de lui exprimer mon mécontentement.
Puis je lui demande la valeur du mil et je paie le prix, d’ailleurs normal, qu’il m’indique.
Alors, les figures changent. Tous sont contents, y compris celui que je viens de châtier. Ces gens ne sont ni cruels ni malfaisants. Au fond de leurs résistances, il y a presque toujours une crainte, rien d’autre. Ils nous savent forts, et de cette force, ils craignent confusément l’abus ; préventivement, ils prennent le maximum de précautions. Ceux-là avaient cru que je ne les paierais pas, et que j’exigerais sans doute, dans ces conditions, tout le mil dont je viendrais à apprendre l’existence. Il faut, pourtant, les traiter avec fermeté, autrement on n’obtiendrait rien : compter sur la conscience des êtres très primitifs est le plus souvent un leurre.
Maintenant, je demande deux hommes pour porter, en pirogue, un pli à M. Reste, dont je vais croiser la baleinière d’un jour à l’autre, et que je désire aviser par avance. On les trouve dans l’instant et je leur remets la lettre que j’ai préparée.
Je dis alors que puisqu’on a mis de l’empressement à me les fournir, j’oublie la mauvaise volonté du début, et que le village ne sera pas puni.