Cette nouvelle est accueillie avec des grognements qui témoignent de la plus haute satisfaction.

Ce sont de grands enfants.

Les pagayeurs ont suivi l’incident. L’un d’eux m’apporte, pour me remercier peut-être d’avoir assuré leur ration, un pauvre petit oiseau d’un beau vert émeraude, avec un bec noir effilé et des yeux grenat, auquel il a coupé les ailes. Il croit me faire plaisir.

Je me rembarque. Le soir et le lendemain matin, de longs vols de sauterelles passent sur le campement. Les dernières semblent incertaines de leur direction. Au milieu du fleuve, la colonne hésite, se masse, très bas, au point de me cacher l’eau, tourne à angle droit. Tout ce qui suit exécute le même crochet, à la même place.

Somali, qui a fait une partie de la route à pied depuis la veille, me donne l’idée de marcher aussi.

Mon premier essai est plein de pittoresque. Je tombe, dès le début, dans une bande d’antilopes et j’en tue deux : deux jours de viande. Je poursuis quelques instants une loutre qui, finalement, m’échappe. Enfin, je vois des traces d’éléphants, anciennes déjà, mais caractéristiques, néanmoins, du changement de région. Je m’arrête après deux heures pour attendre la baleinière que j’ai dépassée. Je suis fatigué. Des moustiques innombrables, qui sont entrés, je ne sais comment, sous ma moustiquaire, m’ont privé de sommeil une partie de la nuit.

Je pensais que la lettre que j’avais envoyée de Mousgoum à M. Reste était déjà entre ses mains, quand j’ai eu la surprise de trouver contre un banc de sable la pirogue qui devait la porter. Elle m’attendait là. Les piroguiers n’avaient pas pensé à emporter de provisions. Les villages riverains avaient refusé de leur donner à manger. Alors, ils s’étaient arrêtés. Je les ai payés et leur ai pris ma lettre pour la faire porter par d’autres. Je leur ai fait donner de la viande, et je leur ai dit que les hommes des villages n’avaient fait que les traiter comme on traitait chez eux les voyageurs. Ils n’ont pas eu l’air de comprendre. Ils ont pris leur argent, leur viande, et sont partis pour rentrer chez eux, sans que leur visage ait reflété de pensée.

Tous les indigènes, fort heureusement, ne sont pas ainsi. Les rives du Chari sont habitées par des païens particulièrement arriérés.

A mesure qu’on avance, le fleuve, d’abord large et banal, devient plus pittoresque. Les immenses bancs de sable, coupés de petites dépressions herbeuses, qui prolongent ses bords en maint endroit, alternent avec des bancs plus petits, encerclés par l’eau de toutes parts, qui divisent capricieusement son cours et en rompent la monotonie. Une végétation plus épaisse apparaît sur les rives basses. Souvent l’une de celles-ci se relève soudain, se couronne de grands arbres, et devient verticale et si lisse que la terre argileuse dont elle est faite évoque l’idée du mur d’un parc de vieux château, que dépasseraient les cimes des chênes.

Nous avançons avec lenteur, cherchant souvent le chenal, évitant, par de fréquents détours, les dépôts amassés devant les méandres convexes. Parfois aussi ce sont des creux subits, où les perches cessent de trouver le fond. On marche alors à la pagaie. Peu de rencontres, en revanche. Nous ne croisons guère plus de deux ou trois pirogues par jour.