Au pittoresque de la nature s’ajoute l’imprévu de la vie. Ce matin, à peine dans la baleinière, un parfum délicieux est arrivé jusqu’à moi. J’en ai cherché la provenance et j’ai constaté qu’il se dégageait de la caisse de cuisine. Cela sentait l’huile de géranium à vingt pas. J’ai questionné Denis, dont la noire personne répandait elle-même des senteurs de bouquet. Il m’a répondu, d’un air gai, qu’un flacon de ce précieux liquide, qu’il avait acheté à Tibati pour ajouter, à son élégance naturelle, la note d’un suprême raffinement, s’était cassé dans les provisions.
Que vais-je manger ces jours-ci, grands dieux !
La pêche m’est, à cet égard, une agréable ressource. Le chef pagayeur a justement acheté, pour dix francs, un vieux filet dans un des villages riverains. C’est une bande de 30 mètres de long sur 1 m. 20 de large, sur laquelle sont fixées, de distance en distance, des traverses de bois. Le soir, après le coucher du soleil, quand nous sommes campés, il le prend, avec ses hommes. Ils se déploient, entrent dans l’eau, vont aussi loin que le fond le leur permet sans perdre pied. Puis ils incurvent leur ligne de manière à former un arc de cercle et s’avancent ainsi, lentement, vers la rive, en râclant le fond. En moins d’une heure, ils rapportent généralement quatre ou cinq gros poissons de 50 à 60 centimètres de longueur, sans compter les petits. Je note, parmi les espèces représentées, des capitaines, des silures, d’autres encore que je ne connais pas, et un poisson électrique de couleur très claire, à petites taches foncées, très nettes, irrégulièrement disposées. Ces pêches, lorsqu’il y a clair de lune, comme en ce moment, sont divertissantes à suivre.
Je questionne Somali sur les mœurs des crocodiles. Je voudrais être nettement fixé. Sont-ils ou non dangereux ici ? Et sinon, pourquoi ? Certains le sont, me dit-il, mais certains seulement. Une circonstance fortuite les a fait manger de la chair humaine ; ils y ont pris goût, et ils la recherchent. Mais le cas est exceptionnel. Comme espèce, ils ne diffèrent pas des autres. Somali connaît fort bien, en général, tout ce qui touche à la brousse, à la chasse, et aux habitudes des animaux. Je n’ai pu contrôler toutefois l’exactitude de ses dires, et je les reproduis sans en garantir l’exactitude. Je croirais plus volontiers à l’existence d’espèces différentes, dont certaines seulement se nourriraient exclusivement de poissons.
Parfois, le ciel se couvre et nous essuyons un furieux coup de vent. Ce sont les perturbations atmosphériques de la saison des pluies qui s’esquissent. On veille alors avec soin, car l’abri disposé sur ma baleinière donne prise, et nous serions vite retournés. Mais nous sommes toujours avertis par la disposition des nuages d’abord, puis, au dernier moment, par des tourbillons de poussière qui s’élèvent au loin sur les rives, et nous gagnons promptement la berge. Les nuages de l’Est et de l’Est-Nord-Est constituent seuls une menace imminente.
Cette partie du trajet devait me valoir le plaisir de rencontrer M. Reste qui venait, comme je l’ai dit, pendant le congé de M. Lavit, exercer les fonctions de gouverneur, et de présenter mes respects à Mme Reste, qui l’accompagnait. Ils descendaient le Chari, que je remontais, et leur baleinière a croisé la mienne tandis qu’à terre je poursuivais une grande antilope blessée. On est venu me chercher en hâte. Ils m’ont accueilli avec la plus aimable bonne grâce et j’ai été ce jour-là leur hôte, à déjeuner, sur leur embarcation. Ma lettre, en revanche, n’était pas parvenue à M. Reste. Le porteur, ne le rencontrant pas aussitôt qu’il l’escomptait, avait dû se lasser.
Quelques jours avant d’atteindre le village de Bosso, j’ai commencé d’être incommodé chaque nuit par les moustiques comme je ne l’avais encore jamais été. Je couchais sur le sol, sans lit, parce qu’il me semblait que je pouvais mieux assurer ainsi le contact des bords de ma natte avec ma moustiquaire. Malgré les précautions les plus minutieuses, je ne pouvais me glisser sous celle-ci sans en entraîner une douzaine à ma suite, et, réveillé dans mon premier sommeil par des démangeaisons intolérables, car ils étaient en même temps d’une exceptionnelle virulence, je ne passais pas moins d’une heure et demie à deux heures, mon photophore[9] à la main, à les pourchasser sous ce vain refuge.
Les hommes se plaignaient, eux aussi, de ne pouvoir dormir. Nous aspirions tous à la fin de notre voyage. Durant le jour, en revanche, nous étions parfaitement tranquilles, et les tsé-tsé ne se montraient plus.
Peu à peu la navigation devenait plus difficile. La profondeur diminuait à mesure que nous remontions le fleuve. Il fallait faire de longs détours pour suivre les caprices du chenal. Le fond nous arrêtait souvent, d’un frottement doux qui faisait frein et nous immobilisait vite. Alors, les hommes sautaient à l’eau et l’embarcation, allégée, poussée par eux, gagnait une dépression voisine, où nous flottions de nouveau.
La végétation, autour de nous, prenait un caractère moins septentrional. Les palmiers deleb, par endroits, lançaient en nombre, vers le ciel, leurs tiges droites, surmontées d’un bouquet de feuilles, et les rives, dans les régions où leur élévation les mettait à l’abri des inondations annuelles, étaient couvertes d’une brousse assez épaisse d’où surgissaient de beaux arbres.