Enfin l’approche de la saison des pluies, après les coups de vent de la semaine précédente, nous valait maintenant des orages, qui n’étaient pas encore les grandes tornades, mais qui dépassaient déjà l’intensité de ceux que nous connaissons en France.
Le 3 mai nous avons atteint Bosso. C’est un grand village, fait de cases aux murs d’argile circulaires, surmontés d’un dôme de paille aplati. Il appartient au pays Baghirmi, qui occupe la rive droite du fleuve à la hauteur où nous étions. Comme dans beaucoup d’agglomérations indigènes, des seccos entourent les groupes de cases dont chacun forme une demeure. Les intervalles que ces seccos laissent entre eux sont les rues. Parfois larges, ils se resserrent souvent aussi de telle manière que je suis forcé de m’effacer pour ne pas frôler à la fois deux clôtures de mes deux épaules. Le tracé des voies de circulation ne paraît pas être intervenu dans les préoccupations des constructeurs. Au lieu que dans une ville moderne la ligne des rues commande la disposition des maisons, nulle conception de cet ordre ne se manifeste ici.
Il y a à Bosso un poste télégraphique, tenu par un noir. J’y trouve également un sergent télégraphiste en tournée. Il est, quand j’arrive, en train de surveiller le travail de quatre hommes du village qui finissent une grande pirogue, déjà creusée dans le tronc d’un arbre de l’espèce appelée mouraï. Il a acheté celle-ci à Miltou, un peu plus loin ; le prix en est de 250 francs ; il vient la faire achever ici, car les habitants de Bosso sont réputés pour leur habileté dans ce genre de fabrication ; les bords, qu’ils façonnent en ce moment avec une sorte de hache, sont aussi lisses que s’ils avaient été rabotés.
Nous essuyons le lendemain, comme nous venons de nous remettre en route, la première vraie tornade de la saison. Elle n’est pas spécialement forte, mais bien caractérisée. Vent furieux, tonnerre, pluie violente. Nous n’avons même pas besoin de nous diriger vers la rive, l’ouragan nous y pousse en un instant. Cette fureur se calme vite, et nous repartons ; il y a, à cent mètres devant nous, une nappe d’eau où le fleuve s’étale sur cinq ou six cents mètres de largeur. Nous y sommes à peine entrés que le vent s’élève encore et nous secoue fortement, menaçant de retourner la baleinière dont mon abri de nattes, alourdi par la pluie, élève le centre de gravité. Je ne veux pas m’aventurer dans ces conditions, et je dis au capitat d’accoster de nouveau. Il m’objecte qu’il n’y a plus rien à craindre étant donnée la direction du vent et qu’on peut marcher. Je me borne à renouveler mon ordre, et nous voici, une fois de plus, arrêtés. Moins d’une minute plus tard, tout le monde se félicitait de ma décision, devant la violence avec laquelle l’orage se déchaînait. Nous aurions sûrement chaviré.
En Europe, il y a chez le spécialiste un jugement, un raisonnement, et souvent une conscience professionnelle qui font qu’on peut d’ordinaire, en un cas difficile, s’en remettre presque aveuglément à son avis ; si l’on vient à se trouver à bord d’une barque de pêcheurs, en mer par gros temps, il est parfaitement inopportun de prétendre donner des conseils. Trop de confiance serait dangereux ici. J’ai fait une première expérience de cet ordre, en 1921, sur le lac Tchad, où mon équipe, toute d’insulaires du lac pourtant, a manœuvré, devant une tempête qui nous a mis sérieusement en péril[10], avec une déconcertante maladresse.
L’indigène est insouciant avant tout. Lorsque son effort est lié à la satisfaction d’un besoin impérieux, la faim, par exemple, sa virtuosité devient extrême : rien de plus habile qu’un chasseur noir. Mais les piroguiers du pays ne courent guère d’autre risque, à voir chavirer leur embarcation, que celui d’un bain. Aussi ne s’appliquent-ils pas à se perfectionner, et, dans un moment difficile, ils sont généralement inférieurs à la situation. La confiance de l’Européen dans ses auxiliaires indigènes ne doit jamais exclure le contrôle de sa raison.
Nous n’étions d’ailleurs pas exposés à nous noyer, la rive n’était pas loin ; en revanche, mes cantines, mes papiers, n’auraient été retirés que bien difficilement, en admettant qu’ils eussent pu l’être.
Peu de temps après, quand la pluie, diminuant, a cessé de borner le champ de ma vue, j’ai eu l’explication de l’optimisme du capitat. Il y avait, de l’autre côté de la nappe d’eau, un petit village. Il espérait arriver jusque-là, et aurait alors, au contraire, trouvé d’excellentes raisons de s’arrêter.
Je me suis fait déposer à terre vers quatre heures, avec Somali, pour essayer de tuer une antilope.
Nous avons marché longtemps sans en trouver à portée. Elles se montraient au loin par petites troupes, pour s’enfuir aussitôt. Pourtant la région était giboyeuse. C’était une petite brousse sèche, assez épaisse, épineuse, — trop épineuse, — où se mêlaient arbustes et beaux arbres, souvent espacés par de pittoresques clairières. Nous y avons relevé les traces d’un éléphant, vieilles d’un mois ; celles d’un lion, anciennes aussi ; des empreintes d’hyènes, récentes et nombreuses ; puis nous avons rencontré à deux reprises des cynocéphales qui, campés effrontément sur leurs quatre pattes vigoureuses, nous regardaient passer sans frayeur. Il y avait aussi des terriers profonds, que les fourmiliers percent.