Dans les parties les plus voisines du fleuve, les visites des hippopotames se révélaient aux larges dépressions, creusées de deux pointes plus marquées à la partie antérieure, que laissent leurs énormes pieds[11].

C’est vers cinq heures et demie seulement qu’une petite biche, tout d’un coup, nous est apparue, dans l’ombre d’un fourré, à distance raisonnable. Je l’ai tirée, quoique la voyant mal, et manquée. Elle est partie à fond de train, et d’un second coup heureux, où le hasard a été pour une large part, je l’ai abattue, le cœur traversé ; elle était de formes particulièrement élégantes, avec une robe d’un roux délicat, marquée d’une ligne noirâtre le long de l’épine dorsale, de raies blanches fines et nettes sur les côtes, et de taches blanches sur la partie postérieure du corps.

Nous avons, aussitôt après, songé à retrouver la baleinière, car le jour baissait. Somali a pris la petite bête sur son dos, nous nous sommes frayé, comme nous avons pu, un passage à travers les branches, et nous sommes arrivés dans une prairie située un peu en contrebas de la partie boisée que nous quittions. Nous n’avions plus qu’à la traverser pour atteindre la berge. La marche, d’ailleurs, était peu agréable. Le sol était couvert d’herbes longues et fortes que la tornade, sans doute, avait couchées. Il fallait littéralement stepper ; le pied, en se posant sur ces herbes, fermait chaque fois une sorte d’arceau qui constituait un piège pour l’autre pied.

Nous avons trouvé une rive à pic de plusieurs mètres de haut. Juste en face, un superbe banc de sable ; mais de baleinière, point, encore que la vue s’étendît assez loin. J’ai sifflé, Somali a appelé. L’attente n’était pas déplaisante, dans le calme de ce beau crépuscule, devant ce grand fleuve qui déroulait son cours tranquille à quelques mètres au-dessous de nos pieds, sur cette prairie verte et touffue que surmontait un peu plus loin, en terrasse, la brousse où nous avions cheminé.

La nuit est venue sans rien amener de nouveau. Nous avons pris la biche près de nous, car une hyène, à peu de distance, commençait à crier timidement. Nous répétions nos appels de temps à autre. Enfin, le bruit des perches glissant contre le bord de l’embarcation, puis la voix des hommes, sont venus jusqu’à nous. Mais ils étaient à plusieurs kilomètres et ne nous entendaient pas encore. L’eau porte au loin les sons qui naissent à sa surface. Nous étions, nous, trop au-dessus d’elle pour qu’elle nous servît de messagère.

On nous a accueillis avec des cris de satisfaction, car on craignait de nous avoir dépassés. Un incident, d’ailleurs dépourvu de gravité, s’était produit en mon absence : un hippopotame était à demi sorti du fleuve près de la pirogue et l’avait bousculée assez brutalement. La femme de Denis était tombée dans l’eau. Cela n’avait pas eu d’autre suite.

Nous avons traversé le Chari, pour camper en face, sur le sable nu. Il n’y avait pas de moustiques, justement. On a dépecé l’antilope. Ensuite les hommes ont pêché. Trois coups de filet leur ont suffi pour entasser de multiples captures : un seul spécimen curieux, tout petit, mais comme hérissé d’épines, et fort dangereux lorsqu’on s’en fait piquer, me dit-on. Pendant que je le regardais dans la nuit claire, Somali m’expliquait la manière dont on fait sécher le poisson.

— D’abord, on ôte le sable qui le couvre, puis on le coupe en tranches.

— On retire l’intérieur, avant ?

— Non. Blancs seulement tirer. Indigènes tout manger.