En aucune circonstance, l’Européen ne doit oublier qu’il est à leur égard un chef, et que la possession d’une autorité se double de l’obligation de montrer, chaque fois qu’on l’exerce, les qualités qui la justifient.

Le jour qui suit notre passage à Miltou, la chasse m’offre dans la matinée deux belles occasions que je manque l’une et l’autre : un hippopotame absolument énorme, d’abord, dont la tête affleure, immobile, à cent mètres de moi ; je tire à loisir, de la baleinière, en visant la tempe ; je touche, mais trop bas ; il s’enfonce, et ne se montre plus. Je descends ensuite à terre avec Somali. La région s’affirme de plus en plus giboyeuse. Ce sont tout de suite des empreintes de girafes de la veille, puis des empreintes de buffle, mais plus anciennes ; une tornade, déjà, les a surpluées ; enfin, trois énormes sangliers, qui marchent en file : la mère, le petit, le chef de famille. Je tire ce dernier, il part au galop ; je le tire encore, il tombe net et reste par terre, se débattant désespérément. Je remets mon fusil à la bretelle et Somali, au pas gymnastique, se dirige vers lui pour lui ouvrir la gorge. C’est une coutume que j’ai adoptée, par souci d’hygiène, même pour les animaux comme celui-là, que ne mangent pas les Musulmans. Il arrive près de l’animal et prend tranquillement son couteau. Au même instant, le moribond se remet sur ses pattes, le charge incontinent avec vigueur et disparaît en un clin d’œil dans les broussailles, nous laissant stupéfaits et vexés. Nous l’avons vainement cherché pendant près d’une heure.

L’après-midi, je poursuis pendant dix minutes, sans réussir à les approcher, deux grandes antilopes grises qu’on appelle des katanbourou ; je tire un sanglier, mais de loin, et mal placé ; quoique visiblement atteint, il m’échappe aussi. Une autre antilope de belle taille — un tetel — qui, arrêtée entre deux arbres, me regarde avec curiosité, me donne moins de peine. Ma première balle l’atteint en plein poitrail et lui traverse le cœur. Elle tourne sur elle même, part au galop et disparaît. Mais Somali m’affirme qu’il vient de l’entendre tomber ; nous la trouvons bientôt, morte.

Au retour, nous en apercevons une beaucoup plus petite, de cette jolie espèce à robe rousse tachée de blanc que j’ai déjà rencontrée il y a quelques jours. Elle est couchée dans un endroit découvert et me laisse approcher à vingt mètres ; elle me regarde, mais elle ne bouge pas. Les hommes ont assez de viande, et je suis heureux de pouvoir épargner cette gracieuse petite bête. Je marche droit sur elle pour voir ce qu’elle fera. Ce n’est que lorsque je suis à dix mètres qu’elle se lève brusquement, fait deux grands bonds, et fuit.

Goré devait marquer la fin de notre navigation. J’ai fait encore, ce jour-là une partie de la route à pied. Nous avons vu des singes que j’ai dédaignés, et une troupe d’une vingtaine de katanbourous, dont j’ai tué l’un. Il y avait aussi de petites antilopes, de nombreuses traces de sangliers, des traces de lion. Celles-ci m’ont surpris par cette particularité que les griffes avaient marqué le sol. Les félins, qui ont des griffes rétractiles, les tiennent ordinairement rentrées. On m’a expliqué qu’ils les sortent légèrement, lorsque, sur un terrain glissant, après une pluie par exemple, elles peuvent contribuer à assurer la sûreté de leur marche.

A Goré m’attendaient le chef de la région, des porteurs, deux gardes. Mais de Paki, qui m’est indispensable pour commencer à chasser sérieusement, aucune nouvelle. Ce contretemps va m’obliger à me détourner de Kiya-bé et à passer par Fort-Archambault, où il est sans doute. D’ailleurs, ce n’est pas plus long, et j’y aurai plutôt avantage, en raison des facilités de ravitaillement que présente ce poste important.

Il n’y a en ce moment à Goré aucun chasseur indigène qui sache se servir d’un fusil ; mais on me signale à Nyo, ma prochaine étape, d’excellents pisteurs. Quant au gibier, la région, au sud de Nyo, abonde, me dit-on, en buffles et en rhinocéros. On trouvait autrefois des rhinocéros, également, entre Nyo et Goré ; les habitants y ont beaucoup chassé, et il n’y en a plus.

J’ai blessé l’après-midi deux sangliers, que je n’ai pas pris, et abattu un katanbourou.

Jusqu’ici, je n’ai chassé qu’au hasard des rencontres, encore que Somali déploie, dans la recherche des animaux, un flair remarquable. Je vais maintenant pénétrer dans la véritable région du grand gibier, et apporter plus de méthode, plus de prudence aussi, dans mes tentatives.