CHAPITRE II
FORT-ARCHAMBAULT. — LE BAHR AOUK ET KIYA-BÉ
Avant d’aborder la période de mon voyage qui commence à Nyo, c’est-à-dire à une trentaine de kilomètres au sud de Goré, et qui en constitue la partie purement cynégétique[12], je ne crois pas inutile de rappeler les armes dont je me sers.
Mon fusil habituel est un Lebel du modèle 1902, à chargeurs de trois cartouches, dit indo-chinois. Il y a mieux. Les carabines spéciales qu’on emploie souvent pour la chasse au grand gibier (éléphant, rhinocéros, girafe, buffle, fauves), doivent à leur gros calibre une précieuse supériorité : tout coup bien dirigé, c’est-à-dire dirigé sur une des parties que j’indiquerai en temps et lieu pour les espèces d’animaux que je connais, amène, sinon la mort instantanée, tout au moins la chute immédiate ; au lieu qu’avec un fusil Lebel, il est exceptionnel, à moins de coups très difficiles et par là hasardeux, qu’on obtienne ce résultat. L’animal blessé grièvement par une arme comme la mienne ne chargera généralement pas sur le coup, et c’est déjà un avantage très appréciable, mais il tentera de s’enfuir. Il faudra le poursuivre, le rejoindre et l’achever. La poursuite peut réserver des surprises, avec le buffle principalement ; et l’animal rejoint et acculé retrouvera souvent assez de force, dans sa terreur ou dans sa rage, pour renverser momentanément les rôles et mettre le chasseur en difficulté. Ce fusil, toutefois, m’a suffi jusqu’ici, et habitué que je suis à son emploi, je n’ai pas l’intention d’en changer. Il est d’un prix modique, robuste, léger, suffisamment précis et d’un fonctionnement très régulier.
J’ai un deuxième Lebel du même modèle ; Somali, que je n’ai jamais vu lâcher pied, et de qui je suis sûr à cet égard, le tient tout prêt derrière moi. Ce n’est qu’une arme de sûreté, pour le cas où la première viendrait à se bloquer, ce qui m’est arrivé plusieurs fois ; pour le cas aussi où j’aurais épuisé mes quatre premières cartouches (trois dans le chargeur, une dans le canon) et n’aurais pas le temps de recharger. Je complète en principe cet équipement, comme je l’ai dit à l’occasion de mon essai de chasse au gorille, par un pistolet automatique Colt du calibre de 11 m/m 25, à chargeur de sept cartouches, également de pure précaution, et que d’ailleurs, dans la pratique, je néglige bien souvent d’emporter.
J’ai commis cette fois la faute de ne pas essayer mes armes avant mon départ, et j’ai eu constamment, pour l’une d’elles, une correction à faire. Le tir doit être parfaitement juste à une distance d’environ cinquante mètres lorsqu’on veut chasser dans cette région. Dans les contrées tout à fait découvertes, il faut naturellement tirer de beaucoup plus loin.
Je décrirai, à mesure que j’y serai amené par les circonstances, ma manière de procéder dans les différents cas. J’y apporterai une minutie qui sera peut-être jugée excessive, mais qui aura du moins l’avantage d’assurer l’exactitude et la précision de mon récit.
Sans trouver dans ce dernier de véritables règles, que je n’ai pas l’autorité nécessaire pour formuler, ceux qui viendraient à me lire avant de pratiquer ce sport si intéressant pourront y puiser des renseignements empruntés à l’expérience, sur le gibier de la partie de l’Afrique que nous allons traverser. Il n’est pas inopportun de rappeler ici que les caractères des animaux et les conditions dans lesquelles on les aborde varient avec les pays. Il y a des régions de l’Afrique où les éléphants, par exemple, font preuve d’une extrême irritabilité, d’autres où ils sont très placides. Il est bien évident aussi que la chasse en montagne diffère de la chasse en plaine, et que la chasse en forêt n’est pas la chasse au Sahara.
J’avais laissé à Goré ma baleinière et ma pirogue. J’y avais trouvé un tippoy, 26 porteurs et 2 gardes, que le chef de la subdivision de Melfi, prévenu de mon passage, m’avait envoyés.
A défaut de Paki, j’ai emmené, en quittant Nyo, un chasseur indigène nommé Dakour. Je considérais ce début comme une sorte de mise en train, aussi n’ai-je pas jugé utile d’interrompre le cours de mes étapes. J’ai donc décidé de déjeuner à Niroum, à quinze kilomètres de Nyo, et de dîner à Farar, à quinze kilomètres plus loin ; j’ai mis tout mon monde en route, Denis, sa femme, Ahmed, les porteurs, les gardes, et je me suis engagé dans la brousse avec Somali, Dakour, et un homme pour servir d’agent de liaison et porter mon appareil photographique.