Le site, près de Nyo, est très favorable à la chasse : des bois d’épineux peu serrés, alternant avec des clairières parfois semées de grands arbres et avec de petites plaines à longues herbes. On voit devant soi et on peut en même temps se dissimuler. Mon objectif est le rhinocéros, car il n’y a pas d’éléphants ici, et, pour le buffle, je sais par expérience devoir rencontrer plus au sud une espèce dont les cornes sont sensiblement plus belles.

Ce n’est plus l’aimable promenade des jours précédents, où biches et sangliers venaient tour à tour s’offrir à mes balles. Nous négligeons les quelques antilopes que nous voyons, et marchons les yeux attachés au sol, cherchant et lisant les empreintes ; c’est la chasse âpre, silencieuse, méthodique, qui n’attend du hasard qu’un concours minimum.

Après une heure et demie, nous tombons en arrêt sur une piste de rhinocéros ; elle ne date que de quelques instants. Mais notre chance n’ira pas plus loin. Nous avons suivi l’animal, sans le voir, durant deux heures ; ensuite, comme nous nous étions arrêtés, cherchant les traces devenues soudain moins nettes, près d’une petite plaine, nous avons entendu, à cinquante mètres devant nous, un souffle fort, quelques piétinements lourds dans de hautes herbes violemment agitées, et nous avons compris que la bête, rejointe enfin, nous avait éventés et avait fui.

Il y avait deux ans que je n’avais approché un de ces grands animaux. J’ai retrouvé l’impression très particulière, un peu troublante, que donne à l’homme, chétif près d’eux, la plupart des manifestations de leur vie et de leur activité : le bruit de leur souffle, puissant et profond comme celui d’un soufflet de forge, celui de leur course, sourd et pesant, la vue de leur piste, lorsqu’ils ont dû se frayer un passage à travers la végétation ; l’intensité de l’odeur que certains — les buffles surtout — dégagent et laissent derrière eux dans l’air, ou sur le sol où ils se sont couchés.

L’être humain, habitué à vivre parmi des animaux dont le cheval et le bœuf sont les plus forts, se sent d’abord déconcerté par l’échelle à laquelle s’inscrivent pour ses sens les divers indices de leur récent passage ou de leur présence proche.

On s’y fait vite, du reste.

Désappointés, mais connaissant par expérience que les désappointements de ce genre ne sont que trop normaux en pareil cas, nous avons repris notre marche, tantôt rapide quand le sol meuble nous montrait des traces bien marquées, tantôt lente et hésitante, quand il devenait plus dur et qu’il fallait chercher. Après une heure, nous avons dû abandonner tout espoir. La bête ne cessait de marcher rapidement ; elle ne s’était pas arrêtée une seule fois.

Nous n’avions plus qu’à prendre le chemin du retour en nous dirigeant sur Niroum, ce que nous avons fait.

En route, comme nous nous préparions à traverser une large dépression verdoyante, Somali signale, au milieu de celle-ci, un troupeau d’une douzaine de gros animaux, qui, de loin, semblent être des buffles. Nous nous glissons à travers de petits épineux qui vont nous cacher à leurs yeux, et nous arrivons à 150 mètres. Ce ne sont que des kobas — espèce d’antilope — mais énormes. J’en tire un et je le blesse ; toute la troupe s’éloigne ; je ne la poursuis pas.

Il y a cinq heures maintenant que je marche sous le soleil et je n’ai qu’un très petit entraînement. Je suis las, et je cherche des yeux depuis un moment, avec cette impatience de l’arrivée que connaissent tous les voyageurs, les cases du village où m’attendent le repos, mon campement, mon confort. Voici, là-bas, entre les arbres, deux petites taches jaunes ; ne sont-ce pas leurs toits ? Elles sont ici toutes neuves, en paille très claire. Je baisse les yeux, je m’impose de cesser quelque temps de regarder, pour me ménager le plaisir de les voir nettement tout à coup, et m’en faire un peu la surprise. Mais ce n’était qu’un champ d’herbes sèches que me laissaient voir les intervalles des arbres, un très grand champ, et qu’il va falloir traverser. Une fois encore, un peu plus loin, j’ai une fausse espérance. Puis, enfin, j’ai bien vu : ce sont elles ; toute ma fatigue est oubliée.