A l’étape de l’après-midi, je marche deux heures. Le soir, je constate avec consternation que je suis fortement blessé aux pieds. J’ai voulu aller trop vite. Pourrai-je chasser demain ? Ici, la moindre écorchure peut amener de l’adénite, et ce sont alors plusieurs semaines d’immobilité forcée.
Je me fais porter, le lendemain matin, aussi près que possible du terrain de chasse. Ce qui me gêne le plus est une ampoule du diamètre d’une pièce de cinq francs, qui me prend tout le talon. Je n’ai pas mis de chaussettes, et je me suis abondamment enduit la peau de vaseline. Nous quittons la route après une demi-heure et je descends : en appuyant surtout sur la pointe du pied, cela va quand même. J’ai avec moi Somali, Dakour et deux hommes du village.
Au bout d’un instant, l’un de nos guides assure avoir entendu mugir des buffles, et quoique je sois là surtout pour les rhinocéros, je tirerai évidemment ce que je trouverai. Nous changeons donc de direction pour aller du côté d’où vient ce bruit de bon augure. D’empreintes, aucune.
Nous atteignons une petite mare entourée d’arbres, déserte. C’est là, me disent les indigènes, qu’ils viennent boire ; mais aujourd’hui, ils ont fini. Je le vois bien. Je donne l’ordre de rentrer.
Nous voyons, au retour, une empreinte de rhinocéros. Elle est du matin, affirme Dakour ; d’hier, dit Somali, qui prouve, en imprimant son doigt à côté d’elle, et en comparant l’aspect des deux traces, qu’il a raison.
Puis, un troupeau d’une vingtaine de katanbourous passe devant nous, à 100 mètres. Je tire. Toute la bande, au trot, disparaît entre les arbres. Nous allons voir le point où elle s’y est enfoncée. Comme nous en sommes tout près, un souffle fort, bref, précipité, venant des broussailles, nous arrête net, en alerte. Je complète l’approvisionnement de mon fusil, et nous approchons, pas à pas.
Un bruit, un corps au pelage foncé qui se lève, part au galop, et disparaît : c’est seulement l’un des katanbourous de tout à l’heure ; il a le museau plein de sang ; la terre, à l’endroit qu’il quitte, en est arrosée ; ma balle l’a touché aux poumons.
Nous prenons la piste, facile à suivre ; et, après deux minutes à peine, nous le trouvons mort, sous un arbuste, où il est allé cacher les derniers instants de sa courte agonie.
J’arrive bientôt au campement, que je voudrais quitter à trois heures. Mais il est impossible d’avoir un renseignement précis sur la distance qui nous sépare du prochain village. Je m’épuise à poser successivement à Dakour, au chef, à un guide que le chef de la région m’a donné, à mes gardes, la question traditionnelle : « Si nous partons quand le soleil sera ainsi, où sera-t-il quand nous arriverons ? » les temps de marche qu’on m’indique varient du simple au double. Je finis par me résigner à ne reprendre la route que le lendemain matin. Comme elle suit le fleuve, je louerai pour moi une pirogue afin de ménager mes pieds et de pouvoir, l’après-midi, chasser un peu.
Je suis reparti à l’aube. La pirogue n’était pas très confortable. Nous étions en marche depuis un quart d’heure lorsque l’eau commença à sourdre à travers la natte sur laquelle j’étais étendu. Somali, que j’avais pris avec moi, s’est employé à la rejeter par-dessus bord à l’aide d’une calebasse, et nous avons marché sans incident jusqu’à un point où il a été possible, avec un peu d’argile prise sur la rive, et un morceau de bois, de pratiquer une réparation de fortune. Ces pirogues sont d’un seul tenant, creusées dans un tronc d’arbre, mais recousues souvent, en maint endroit, avec des liens pour le passage desquels on pratique préalablement une série de trous. On y met même des pièces. Pour assurer l’étanchéité, on place alors, sur la section, un faisceau de paille qu’on prend et serre dans la couture. Mon étape s’est passée sans autre incident que la prise d’un assez gros poisson qu’un de nos deux pagayeurs, celui de tête, a harponné, fort adroitement, d’un coup de sagaie.