Le paysage, ici, se modifie légèrement. Nous venons de laisser derrière nous, sur la rive gauche — que nous avons, puisque nous remontons le courant, à notre droite — la ligne longue et basse des hauteurs boisées de Niellim. Le fleuve devient plus étroit, plus herbeux. Des semis de rochers, d’ordinaire arrondis, s’y montrent.

A Coign, où nous arrivons à quatre heures — c’est aujourd’hui, depuis Yaoundé, mon 2.000e kilomètre — je me renseigne sur la faune du lieu. Buffles et girafes abondent, me répond-on ; mais les gens qui passent — fonctionnaires, officiers, quelques commerçants — tirent des coups de fusil nombreux qui éloignent le gibier de la rive ; les chances d’en rencontrer sont faibles.

Je m’abstiens.

Je ne trouverai à Coign, en fait d’animaux, que des insectes de un à deux centimètres de longueur, d’un si beau rouge et d’un si bel éclat qu’on les croirait découpés dans une pièce de velours cramoisi. Ils sont d’ailleurs communs ici.

Je n’ai vu le chef de Coign que le lendemain matin. Il était absent quand je suis arrivé. On m’avait dit que c’est tout près de là qu’Hubert Latham a trouvé la mort en chassant, et je tenais, si c’était possible, à faire une pieuse visite au lieu de l’accident.

Je n’étais pas des familiers de Latham, les circonstances ne nous ayant pas rapprochés assez souvent pour cela. Mais j’avais une sincère admiration pour sa remarquable bravoure, en même temps que pour son exceptionnelle maîtrise d’aviateur. Je l’avais rencontré à Mourmelon au début de 1910. J’y subissais les épreuves du brevet de pilote. Lui, déjà célèbre, venait parfois y faire quelques vols ; j’appréhendais de le trouver un peu grisé par ses succès ; il s’est montré au contraire, très affable, très gentleman, tout disposé à aider de ses conseils les débutants qui, comme moi, ambitionnaient d’en recevoir de lui. Je lui ai gardé un souvenir reconnaissant de la bonne grâce avec laquelle, durant toute une soirée que nous passâmes ensemble, il répondit aux multiples questions que mon ami le regretté capitaine Dickson et moi-même lui posions les unes après les autres.

Le chef est venu à sept heures ; mais dès le lever du jour, un des plus anciens habitants du village, instruit de mon désir, s’était offert à m’accompagner. Il n’y avait guère qu’un kilomètre à faire. A travers une plaine sèche, semée de nombreux arbustes et légèrement broussailleuse par endroits, nous sommes arrivés au pied d’un assez gros rocher aux pentes verdoyantes qui domine une dépression large et peu accusée, le bahr Kéré. A droite du rocher, une petite place nue d’une quinzaine de mètres de diamètre, circonscrite par un mince rideau de végétation. Devant, dans la dépression, à trente mètres, quelques mares, perdues dans l’herbe demeurée épaisse et verte à cet endroit. Près de ces mares se trouvait le buffle.

Hubert Latham, venant de Fort-Archambault, descendait le fleuve sur une embarcation. A l’embouchure du bahr, réputé giboyeux, il accosta, vit l’animal, et, faisant un long détour pour n’être pas aperçu, il gagna la place nue que je viens de dire ; de là, dissimulé, il tira et toucha au ventre.

Le buffle prit la fuite, passa derrière Latham et s’arrêta, à quelque distance, sous un arbre. Le chasseur le suivit, le rejoignit, et lui brisa cette fois une jambe de derrière au-dessous du jarret.

Le buffle de qui on a brisé une jambe de devant au-dessus du genou marche lourdement, mais assez bien, sur les trois pattes qui lui restent ; au-dessous du genou, il croise la jambe brisée sur l’autre, l’appuie de la sorte, et peut courir. La fracture de la jambe de derrière au-dessus du jarret l’arrête et, souvent, le jette à terre ; plus bas, elle lui laisse encore une certaine mobilité : il se déplace en s’aidant de la partie indemne. Celui qu’attaquait Latham s’enfuit encore une fois, quoique avec peine, et se réfugia sous un autre arbre, très proche, où il s’affaissa. C’est alors que Latham s’approcha de lui à quelques mètres, avec sa hardiesse habituelle, afin de l’achever.