L’animal rassembla ses dernières forces et, brusquement, chargea. Latham épaula rapidement et tira presque à bout portant. Son fusil éclata, et dans l’instant, la bête furieuse se trouva sur lui. Il avait avec lui trois indigènes, mais sans fusil, qui ne purent le dégager.
Le buffle fut tué peu après par les habitants du village. Tel est le récit que me fit mon compagnon. Il m’a donné une impression d’exactitude. Le chef, qui est arrivé sur ces entrefaites, me l’a confirmé de point en point.
J’ai pris des photographies des trois endroits. Une pyramide de pierre doit s’élever aujourd’hui sur le lieu de l’accident. L’administration avait fait construire un petit monument de briques à l’embouchure du bahr Kéré, mais les crues annuelles n’en ont rien laissé.
L’étape, assez longue, qui m’a conduit ensuite à Mairoum, a été banale ; j’ai aperçu, comme presque chaque jour, des hippopotames, dont certains, émergeant cette fois jusqu’au tiers du corps, se chauffaient le dos au soleil ; plusieurs crocodiles, des biches qui venaient boire, de nombreux oiseaux, et une petite tortue d’eau aux yeux vifs et au museau allongé, que les piroguiers ont prise et qui, lorsqu’elle atteint son entier développement est, paraît-il, agressive, et redoutée des indigènes.
J’ai aperçu devant moi, durant quelques minutes, la baleinière d’un jeune officier qui allait, lui aussi, à Fort-Archambault, mais je n’ai pas cherché à le rejoindre. Nous nous étions rencontrés hier déjà et j’avais eu le plaisir de causer fort agréablement avec lui durant une demi-heure ; cela suffit, ici, à mes ambitions. Je ne sais rien des événements d’Europe, et les sujets de conversation sont vite épuisés.
Peu de villages sur le fleuve, un ou deux, très petits, et dont l’un n’était qu’une sorte de campement où on faisait du sel avec du bois de doum. Ce sel n’est pas mauvais, mais brûle légèrement la langue.
Le lendemain, j’arrivais à Fort-Archambault. C’est, en cette saison, un des séjours les plus plaisants du Tchad. De vastes places plantées de manguiers aux excellents fruits et de flamboyants aux fleurs écarlates alternent, le long du Chari, avec des groupes de petites constructions simples — bâtiments administratifs, logements de fonctionnaires, une factorerie — entourées de jardins, espacées entre elles, tantôt alignées, tantôt disposées avec une irrégularité heureuse.
A trois cents mètres environ du fleuve, une grande et belle avenue suit la ligne de son cours sur une longueur de plusieurs kilomètres. D’autres avenues sensiblement perpendiculaires à la première s’amorcent vers l’intérieur des terres ; entre deux de celles-ci, le camp qu’occupaient les tirailleurs avant que la garnison eût été réduite à un détachement de quelques hommes, puis le marché. L’ensemble est aéré et clair. Des villages indigènes, qui réunissent un total de plusieurs milliers d’habitants — Saras, Baghirmiens, Bornouans, Haoussas, etc. — s’espacent autour de la ville.
Une aimable réception m’y attendait. En l’absence du chef de circonscription, en tournée, M. Bélan, chef de la subdivision, M. Fourastié, M. Libéral, directeur des Postes, ont tout fait pour m’en rendre le séjour agréable et ont parfaitement réussi. Quelques heures après mon arrivée, M. Bélan, qui emploie ses congés à la chasse — il a même connu l’émotion rare, et peu enviable, d’être renversé et piétiné par un buffle blessé qu’un chasseur indigène a abattu fort opportunément — me donnait des indications précieuses pour mes projets : lions à 30 kilomètres, élans dans la région. Je décidai séance tenante de partir le lendemain matin pour deux ou trois jours afin d’essayer de joindre ces deux gibiers si tentants. Ma nuit, toutefois, a été fâcheusement troublée. Je m’étais levé vers une heure, chassé de mon lit par la chaleur, et je m’étais assis, ma lampe allumée, devant la porte ouverte de ma chambre. Deux grandes mouches grises de plusieurs centimètres de long, sont entrées bientôt, puis d’autres, puis tout un essaim ; les indigènes les nomment andennan et en craignent particulièrement la piqûre ; j’étais entouré de leur bourdonnement ; je ne pouvais faire un geste sans en heurter une. Je me suis réfugié en hâte sous ma moustiquaire étouffante ; mais le bruit qu’elles ont continué de faire pendant plus d’une heure en tournant autour de mon lit me causait une inquiétude irritée.
Michelet, dans un beau livre, porte sur l’insecte son attention apitoyée. Il blâme, avec une finesse où l’on sent un peu d’émotion, la cruauté dont l’humanité fait preuve à son égard.