« Provisoirement, dit-il, on le tue. Il est si petit qu’avec lui, on n’est pas tenu d’être juste. »
On sent dans cette phrase de la pitié, quelque amertume et une manière de leçon.
Il est impossible, à quiconque a vécu aux colonies, de partager sa sollicitude et son scrupule. Les insectes y sont nos ennemis les plus cruels et les plus dangereux tout ensemble. Leurs attaques y troublent notre paix, notre repos, gâtent les admirables spectacles que nous y ménage la nature, nous inoculent les maladies les plus redoutables. On a coutume de dire que les principaux dangers de ces contrées, pour un voyageur, sont les fauves. Cela fait, je dois le reconnaître, beaucoup mieux dans un récit. Mais les pauvres fauves, malgré leur puissance, à part des incidents absolument exceptionnels, ne demandent qu’à nous céder la place ; il faut même, j’en sais quelque chose, se donner beaucoup de peine pour les approcher. L’insecte, lui, nous poursuit inlassablement de ses piqûres, de son venin, de son répugnant contact. C’est une perpétuelle et odieuse obsession.
L’après-midi me ménageait la bonne surprise de voir arriver mon vieux chasseur Paki. Il a enfin retrouvé ma piste. Ahmed me l’annonce, et dans l’instant il est devant moi. Je le regarde. Il est tel qu’à mon précédent voyage. Sa barbe, qui était déjà grise, est presque blanche. Mais ses petits yeux vifs et enfoncés gardent leur expression mécontente, et quand il sourit, son front se plisse et ses sourcils se froncent sévèrement, comme pour tempérer par un correctif l’amabilité de cet instant d’abandon. Il porte une vieille chéchia rougeâtre, qu’il enfonce, replie, arrange en calotte ; un large pantalon sac, serré aux chevilles, à la mode indigène, qui jadis fut blanc. Il est sec, et me vient à peine à l’épaule. Tel qu’il est, c’est un merveilleux pisteur, un chasseur plein d’adresse et de sang-froid, et un brave homme.
Sa présence va changer un peu mes projets. Au lieu de partir demain, je partirai après-demain, ce qui permettra d’ailleurs à tout mon monde de passer tranquillement ici l’aïd el feter, fête de la rupture du jeûne, : car la lune du Rhamadan est finie ; on a vu la nouvelle lune hier soir ; c’est, comme on le sait, la condition exigée — rigoureusement exigée — par la religion musulmane pour le début et la cessation de cette période, de telle sorte qu’un ciel nuageux peut en retarder la date ou en prolonger la durée. Puis, au lieu de revenir ici après la pointe que je vais pousser dans le sud, je me dirigerai directement, cette pointe faite, sur Kiyabé, à l’est. Les renseignements qu’apporte Paki sont extrêmement satisfaisants. Les éléphants, qui sont toujours les plus difficiles à joindre, et dont la recherche doit dominer les préoccupations dans un programme de chasse, abondent, me dit-il, tout près de là.
Nous quittons Fort-Archambault le 19 mai. M. Bélan a bien voulu me céder 100 cartouches, ce qui porte ma provision à 628. Je suis à peu près sûr, avec cela, de ne pas en manquer. J’ai engagé un deuxième chasseur, nommé Do, qui connaît, mieux que Paki, la région où je veux aller d’abord, et que je garderai, à cause de cela, trois ou quatre jours. Ma petite troupe, en dehors de lui, se trouve sensiblement augmentée. Paki emmène sa femme, la sœur de sa femme, nommée Khadidja, son boy, le boy de sa femme, le boy de son boy, et une petite servante, jeune personne d’environ sept ans, nommée Hâmé, et qui est affectée à Khadidja. J’aime avoir des indigènes avec moi. Ils animent mon entourage sans compliquer ma vie ; et c’est le meilleur moyen d’observer leurs mœurs et d’étudier leur caractère. En route, je marche d’ordinaire seul avec un serviteur et un garde ; le reste du détachement suit. Au campement, j’occupe la grande case — ou l’unique case, s’il n’y en a qu’une, ou ma tente, s’il n’y en a pas. Ma petite troupe se répartit comme elle veut alentour, à quelque distance néanmoins pour que je ne sois pas gêné du caquetage de tout ce monde, et seuls pénètrent chez moi mes serviteurs personnels. La nuit, personne ne couche sous mon toit, quand j’en ai un, et si je couche dehors, j’impose à tous une distance d’au moins 30 à 40 mètres, désireux que je suis de jouir en paix de l’espace qui constitue ici l’un de mes privilèges les plus chers.
Je suis de nouveau, pour quelque temps, condamné au tippoy, car je vais passer par des endroits où l’on rencontre assez fréquemment la tsétsé.
Nous arrivons vers 11 heures au petit village de Banda, sur la rive gauche du fleuve, à 18 kilomètres environ au sud de Fort-Archambault. C’est à 10 kilomètres de là, vers l’ouest, que se trouve le marigot qui m’est signalé et près duquel les lions sont, paraît-il, nombreux. Je déjeune à Banda, je choisis quelques objets qui me sont nécessaires pour passer vingt-quatre ou quarante-huit heures dans les bois, et je me dispose à me mettre en route avec Do, Paki, Denis, Somali, un garde et une demi-douzaine de porteurs, laissant au campement le reste de ma troupe.
Quelques instants avant de partir, comme je m’agite, affairé, dans ma case, veillant à ce qu’on n’oublie rien, Denis arrive, d’un air triomphant. Il s’est mal conduit la veille, m’a fait un dîner immangeable pour avoir fêté immodérément la fin du jeûne, que d’ailleurs, étant chrétien, il n’avait pas pratiqué, et cherche visiblement à rentrer en grâce.
« Il y a, me dit-il en hâte, une outarde qui se promène tout près du camp. »