Il tombe très mal. Je suis maintenant tout au gros gibier. Je n’ai aucune envie de tirer une outarde. Je sors pourtant, par acquit de conscience. Denis, de moins en moins bien inspiré, a attiré l’attention générale ; tout le monde est debout pour assister au trépas de l’imprudent oiseau. Le malheur est que depuis quelque temps, je manque en général quatre oiseaux sur cinq ; je vais probablement me couvrir de ridicule et, en outre, faire perdre confiance à Do qui, soucieux de sa sécurité et de la mienne, se montrera alors beaucoup moins empressé à me mettre en présence d’animaux susceptibles de réagir. Rien de plus fréquent avec les chasseurs noirs, lorsqu’ils accompagnent un Européen. Outre le souci de leur propre personne, ils sentent qu’ils ont un peu la responsabilité de la sienne, sans posséder cependant l’autorité qu’il faudrait quelquefois pour l’obliger à la prudence. Quand, en outre, un animal réputé difficile ne compense ce caractère par aucun avantage matériel bien établi à leurs yeux — grande quantité de viande ou trophée de prix — leur enthousiasme se trouve encore diminué. C’est le cas du lion, dont la peau, dans le centre africain, est sans valeur, parce qu’elle est presque toujours pelée et abîmée par endroits.
L’outarde est toujours là. Elle marche avec lenteur. Pendant que je cherche un prétexte pour me dérober, j’entends Somali charger mon fusil derrière moi. Il faut en prendre mon parti.
J’avance. J’avance à pas lents. Je n’ose pas taper du pied franchement, cela se verrait ; mais je marche exprès sur les petites branches sèches, je fais du bruit, je tousse un peu. Rien n’y fait. Impassible, ne se doutant de rien, l’outarde continue avec dignité son innocente promenade. Peut-être est-elle sourde ? Voilà bien ma chance.
J’arrive à 60 mètres. Somali veut me passer mon fusil. « Toi tirer, toi tirer, bientôt lui partir », me suggère-t-il tout bas.
« Trop loin », dis-je d’un ton sans réplique, à haute voix.
Mais qu’attend-elle donc !
Il n’y a plus que 50 mètres. Allons ! Il faut s’exécuter. Je prends mon fusil, j’épaule avec lenteur, je vise, je tire. Des ailes, un brusque envol. C’est, près d’elle, un oiseau plus petit que des herbes me cachaient, et qui fuit en hâte. Elle, elle est là. Elle a à peine bougé. Ma balle l’a tuée net.
Alors, négligemment, d’un air d’indifférence, comme si nul doute n’était jamais entré dans mon esprit, je mets mon fusil à la bretelle et je rentre à pas lents. Je ne vais même pas la voir. Je laisse Somali courir à elle et lui ouvrir la gorge. Je m’occupe d’autre chose. Je pose.
Après cela, enfin, nous partons.
Une heure de marche, d’abord, parmi des arbustes serrés. Toute la faune du Jardin des Plantes, grossie de celle du Jardin d’Acclimatation, serait ici que nous ne pourrions la voir, dans la végétation drue qui nous entoure. Au bout de ce temps, une belle plaine, et, tout de suite, un abouhourf (antilope cheval), un tetel, une troupe de sangliers nous apparaissent. Rien de tout cela n’est bien tentant, mais nous avons besoin de deux animaux : l’un pour dîner, l’autre pour attirer les lions.