Je donne deux cartouches à Do, deux à Paki ; ils partent chacun vers l’une des antilopes ; je me dirige, avec Somali, vers les sangliers. Mais après une demi-heure, nous nous retrouvons tous quatre sur le sentier sans avoir pu, les uns pas plus que les autres, approcher à bonne portée.
Un peu plus loin, une piste de rhinocéros de la veille, puis une nouvelle plaine ; c’est là, d’ailleurs, que nous devons camper. Elle est pleine de tetels. Il y en a deux ou trois cents : trois groupes, disposés en éventail par rapport à nous. Tout à l’extrémité, deux girafes, qui nous ont vues, rentrent rapidement sous bois. La région s’annonce giboyeuse.
Do prend le troupeau de gauche, Paki celui du milieu, moi celui de droite. Nous nous hâtons, car une tornade est visiblement imminente ; des nuages couleur d’ardoise nous encerclent complètement.
Do tire et blesse, tire encore — je ne vois plus rien se manifester, il a dû manquer. Paki tire une fois et manque. Je tire deux fois et blesse seulement ; une troisième fois, à 100 mètres, sur un gros mâle qui, plus curieux que les autres, s’est arrêté pour me regarder : ma balle l’abat. Comme pour l’outarde, je fais demi-tour, quoique pour une raison différente ; le souffle de la tornade s’élève.
Je cours, mais suis gagné de vitesse. J’atteins, sous une tempête de vent, de tonnerre et de pluie, Denis et le groupe des porteurs, qui sont restés à la lisière des arbres. Les braves gens ne s’embarrassent pas pour si peu ; en dix minutes, ma tente est solidement montée. Je leur donne le double toit pour s’abriter aussi. Do, pendant ce temps, me rend compte qu’il a, de son deuxième coup, achevé son antilope. Tout va bien, nous avons ainsi tout ce qu’il nous faut. On laissera l’une des deux bêtes dans la plaine. Demain, à la pointe du jour, nous irons relever les traces près d’elle ; s’il est venu un lion, ainsi que nous en avons l’espoir, nous prendrons immédiatement la piste fraîche. L’animal, repu, ne sera pas allé loin ; et, sur le sol détrempé par l’averse, les empreintes seront nettement inscrites.
La tornade, qui dure une partie de la nuit, me permet de me convaincre que ma nouvelle tente résiste très bien. C’est une constatation réconfortante au commencement de la saison des orages.
A l’aube, nous allons voir : rien près de l’antilope morte ; les lions ne sont pas venus. Nous quittons la plaine pour nous engager dans la brousse, n’espérant plus rien que du hasard.
Après plusieurs traces de girafes, mais de deux jours au moins, nous trouvons l’empreinte fraîche d’un pied de rhinocéros. Hésitation. C’est pour les lions que je suis venu à Banda. Des rhinocéros, je sais où en trouver. Je crains de lâcher la proie pour l’ombre. Après tout, puisque nous marchons à l’aventure, nous avons autant de chances de rencontrer ce que nous cherchons en suivant la piste ; elle est orientée dans un sens satisfaisant par rapport au vent. L’animal a une grosse avance, mais il se retarde en mangeant sans discontinuer, comme en témoignent les petites branches cassées qui jalonnent sa route ; il se couche même de temps en temps. Silencieux et rapides, les yeux à terre, nous marchons à sa suite, sans hésiter, car ses pas sont marqués avec une continuité rare.
J’ai conservé les lunettes jaunes que je mets pour me préserver du soleil. Je dis qu’on m’avertisse lorsque nous serons tout près, pour que je les change contre des verres non teintés, avec lesquels je distingue mieux. Il est rare, en effet, dans les endroits boisés, que la présence d’un grand quadrupède se révèle à sa silhouette. C’est, le plus souvent, sa couleur qui le trahit. Il n’apparaît pas tout entier. Une tache d’une nuance insolite, dans la verdure, fixera d’abord l’attention du chasseur. Pour ce motif, des verres de couleur peuvent diminuer la promptitude de la perception.
Mais nous sommes encore loin, me dit Do — et il a tort : car, tout d’un coup, il s’arrête net, et Somali, qui me précède à un mètre, me passe mon fusil avec une expression que je connais bien.