Il y a, devant nous, à dix mètres, un arbuste, que d’autres entourent. Derrière, le dépassant de la tête et de la croupe, la bête. Elle était couchée. Elle a perçu une présence suspecte. Elle ne nous a encore ni vus, ni sentis, mais, lentement, elle s’est levée, et, de profil, énorme, elle regarde devant elle.

Je la mets en joue. Elle entend, et, en hâte, se tourne vers moi : mon coup de feu la surprend au milieu de son mouvement ; je la touche juste à la hauteur du cœur.

Elle part aussitôt au grand trot, dans la direction opposée à la nôtre. Je tire encore. Elle disparaît. Nous nous élançons à sa suite. Mais courir, dans cette petite brousse, est difficile ; nous reprenons bientôt une allure normale, et ce n’est qu’un quart d’heure après que nous la retrouvons, arrêtée sous un arbre. Elle repart en nous voyant. Je tire trois fois, Do une fois. Elle tombe, se relève, repart encore, et nous repartons aussi.

Bientôt, il est visible que ses forces la trahissent. Enfin elle s’arrête, me fait face à 15 mètres à peine, mais ne semble pas me voir. Je lui envoie deux balles encore ; Do, lui aussi, fait feu deux fois. Elle tombe de nouveau, atteinte au cou, et ne se relève plus.

C’est une très grosse femelle. Chasse heureuse, comme on le voit, mais sans péripéties intéressantes. Elle a duré une heure et demie en tout. Après une pause d’une heure et demie encore — photographie, enlèvement des cornes, prélèvement d’organes pour le Muséum — nous nous remettons en quête de traces de lion. La promenade est agréable, le site plaisant : des arbres de taille moyenne, de formes pittoresques, d’un vert frais, semés à peu de distance les uns des autres sur un sol où se montrent, tantôt un beau sable à la croûte résistante, tantôt une herbe fine, courte, toute nouvelle, qui met un tapis de soie claire sous nos pas. Nous ne rencontrons que des tetels, une antilope de petite taille, et deux longs quadrupèdes de la grosseur et de la couleur d’un renard, mais plus bas sur pattes, dont le nom, ici, est lolokadjia, durban en arabe, et que je ne connais pas. A 11 heures, nous regagnons le camp.

Bientôt arrivent une dizaine de femmes de Banda. Elles nous apportent des bourmas pour l’eau. Nous n’avions oublié que cela. De taille moyenne, les plus jeunes sont de proportions très harmonieuses. Les autres sont lourdes. Toutes sont nues, à part un petit triangle de cotonnade placé comme il sied.

J’ai appris ce matin, moitié par expérience, moitié par les réponses de Do et de Paki, que lorsqu’un rhinocéros fait face, il est vain de tirer à l’épaule ; le front, d’autre part, n’est pas vulnérable. Il faut viser le poitrail, s’il lève la tête, sinon, le défaut antérieur de l’épaule ou, mieux encore, quand on le peut, se déplacer, afin de le voir au moins de trois quarts : ceci, de même que tout ce qui suivra, s’applique au fusil dont je me sers. Je ne parle pas des armes de gros calibre, puisque je n’en ai pas.

Nous battons l’après-midi un nouveau secteur. En dieux heures de marche rapide, nous ne relevons pas une seule empreinte intéressante. Ou le grand gibier, très capricieux et très mobile, a quitté la région, le rhinocéros de ce matin n’étant alors qu’un attardé, ou Do ne juge pas mon tir suffisamment précis, et s’arrange pour me ménager un minimum d’occasions.

Je tue encore une antilope pour mes hommes. Mais m’apercevant, lorsque, vers cinq heures, j’exprime le désir de prendre mon tub, qu’ils ont négligé d’aller chercher la provision d’eau qui m’est nécessaire, afin de pouvoir manger plus vite, je reprends la viande et je la fais brûler sous mes yeux. Leur gourmandise en souffrira, mais non leur appétit lui-même, car ils ont avec eux une large provision de mil — leur nourriture ordinaire ; aussi puis-je me permettre sans inhumanité cette petite punition.

Puis je tiens conseil avec Do et Paki — Paki, tant que Do est là, se borne à nous accompagner et à exprimer des avis ; je ne veux pas plus d’un chasseur armé avec moi. Nous décidons de repartir pour Banda le lendemain matin. Après quoi nous passerons le fleuve et tâcherons de gagner le soir même le petit village de Bambara, qui m’est également signalé comme un centre excellent, et qui, de toute manière, se trouve sur notre route vers l’Est.