Au lever du jour, on plie ma tente. Les méharistes de nos compagnies sahariennes, si supérieurs pour tout ce qui concerne le désert, et ceux de nos sections soudanaises, il y a deux ans, n’ont jamais pu procéder convenablement ni au remontage ni au démontage de celle-ci. C’étaient toujours des à-coups, de faux mouvements, dont mon pauvre matériel souffrait d’une manière de plus en plus évidente. Je suis surpris de l’adresse et du soin avec lesquels les porteurs Saras s’acquittent de cette opération, sous la direction éclairée du savant Denis, il faut le dire. Le point faible de beaucoup de tentes, c’est, à mon avis, la tige métallique qui, fixée à la partie supérieure de chacun des deux montants, dont elle prolonge l’axe de quelques centimètres, reçoit l’extrémité, trouée pour son passage, de la traverse constituant l’arête du toit. Si, durant le dressage, l’homme qui tient l’un des montants l’incline à droite, pendant que celui qui tient l’autre l’incline à gauche, ce qui se produit constamment, les trous de la traverse, qui restent parallèles entre eux, exercent, sur ces tiges métalliques, un effort de torsion qui, souvent répété, les coude d’abord, les brise ensuite, et rend alors la tente inutilisable. Faire donner aux tiges menacées un diamètre qui leur assure une très grande résistance, vérifier en même temps si le collier métallique qui enserre et consolide le bois dans lequel elles sont plantées, est d’une bonne épaisseur, ne pas mettre la clavette qui empêche les deux parties de la traverse horizontale de tourner l’une dans l’autre, emporter, par surcroît de précaution, un montant de rechange, ou simplement une moitié supérieure de montant, tels sont les moyens que j’emploie pour parer à cet inconvénient, et sauvegarder tout ensemble mon confort, mon hygiène et mon repos.
Je déjeune à Banda, où je trouve ma case pleine de termites. Ils ont vite remarqué ma présence, et dès ce moment, ils commencent à se laisser tomber du toit, sur ma tête, sur mes épaules, sur ma table, où mon assiette et mon verre ne sont pas épargnés. Ils sont inoffensifs, ne mangeant que les effets — avec une incroyable célérité, du reste, comme je l’ai déjà dit ; mais ces espèces de grosses fourmis blanchâtres restent d’un commerce sans agrément.
Je viens de parler de mon verre : une indication pratique à ce propos. Si l’on vient, en route, à perdre son gobelet, et qu’on ne veuille pas boire dans une calebasse, on prend une bouteille — il est bien rare qu’on n’en ait pas dans ses bagages — et on la ceinture, à mi-hauteur, de deux grosses ficelles ou cordelettes bien serrées, séparées entre elles par un espace d’un centimètre. Elles auront pour objet d’empêcher une troisième ficelle, dont je vais expliquer le rôle, de s’écarter à droite ou à gauche. Cette troisième ficelle, d’un mètre environ, sera nouée par l’une de ses extrémités à un point fixe, le tronc d’un arbre par exemple ; à l’autre extrémité on attachera par le milieu une petite traverse de bois d’une quinzaine de centimètres ; un homme, faisant face au point fixe, prendra la ficelle, la passera une fois autour de la bouteille entre les deux cordelettes guides, sans la nouer, et, rapprochant ses jambes l’une de l’autre, la maintiendra entre elles, tendue, au moyen de la traverse. Alors, prenant la bouteille à deux mains, il imprimera à celle-ci un mouvement de va-et-vient entre le point fixe et ses jambes de manière à échauffer, par frottement, la surface en contact avec la ficelle ; il suffira de quelques instants, après lesquels un aide versera doucement, sur ce verre chaud, un peu d’eau froide ; le verre se cassera, et la bouteille sera divisée en deux par une section circulaire, la partie inférieure constituant un robuste et profond gobelet. On limera ensuite légèrement les bords afin d’aplanir les saillies coupantes.
Une autre recette.
J’ai déjà dit ce qu’est un photophore ; cela se casse ; d’une manière générale, il n’est guère d’objet, si solide soit-il, qui résiste longtemps aux soins quotidiens d’un serviteur noir. On peut alors remplacer le bougeoir par un gobelet de ce genre ; pour le verre, on prendra la partie supérieure d’une bouteille de la forme dite de Saint-Galmier, coupée à une hauteur choisie de telle manière que son diamètre, à cet endroit, soit un peu inférieur à celui de la partie « bougeoir », et privée, toujours par le même procédé, de sa partie la plus rétrécie — le goulot ; cela donnera une sorte de tronc de cône. On remplira le « bougeoir » d’un sable dans lequel on plantera la bougie et sur lequel on posera le verre. C’est là une seconde application de l’opération facile que je viens de décrire — et une raison de plus pour avoir toujours avec soi trois ou quatre bouteilles vides.
Nous partons après déjeuner. Le Chari présente bientôt un gué dont nous profitons ; puis nous nous enfonçons, par un étroit sentier, dans une brousse basse, verte, claire et gaie.
La nuit que je passe au petit campement Bambara, isolé en plein bois, est marquée par une violente tornade. L’eau coule à travers le toit de ma case et a bientôt inondé mon lit. Je me lève et j’attends la fin ; cela dure une heure ; puis, sur une natte demeurée à peu près sèche, je retrouve repos et sommeil.
Le lendemain matin, 22 mai, nous partons pour la chasse un peu après 6 heures, dans la direction du Sud-Est. Notre intention est de décrire un demi-cercle de ce côté, le matin ; un autre, du côté opposé, l’après-midi. Les circonstances, d’ailleurs, devaient en décider autrement.
Nous entrons tout de suite dans ce que j’appellerai la petite brousse, très fréquente sous cette latitude ; elle est faite d’arbustes de 3 à 4 mètres, rapprochés sans être pressés ; entre leurs troncs grêles croît parfois une herbe dure, longue d’un mètre environ, tantôt droite, tantôt couchée et, dans ce cas, gênante pour la marche, parce que le pied s’y prend.
Après avoir relevé quelques empreintes, malheureusement anciennes, de buffles et d’élans, — je passe sous silence le petit gibier — nous traversons une dépression herbeuse dont le fond retient encore un peu d’eau, puis nous tombons sur une piste fraîche de rhinocéros que je décide de suivre.