« Là, là », me dit tout bas Somali, sur un ton pressant. Je ne vois toujours rien, c’est à ne pas comprendre. Je fais doucement un pas vers la droite. La termitière, à ma stupeur, se déplace du même côté, avec un reniflement sonore : c’est le rhinocéros en personne. Il s’est roulé dans la boue argileuse, et en a pris la couleur et l’aspect.

Ce n’est pas toujours un avantage de trop approcher son gibier, à moins qu’on ne l’ait vu de loin et qu’on ne se soit dirigé en conséquence. Il devient, en effet, très difficile de manœuvrer sans attirer son attention. Or il ne faut pas oublier que sur les animaux d’une certaine taille, et, je le répète, avec un fusil de petit calibre, il n’y a que quelques points où la balle produise un effet appréciable ; toucher ailleurs, c’est, pour le résultat de la chasse, exactement comme si on ne touchait pas. On peut ainsi manquer une occasion qui laisse d’autant plus de regrets qu’elle semblait, à première vue, plus favorable. On risque encore, si la bête est irritable, de déterminer une réaction, et d’avoir alors bien peu de temps pour aviser.

Mon rhinocéros, justement, est aussi mal placé que possible : il se présente de face, a la tête baissée, et me regarde. Au front, ma balle ne traversera probablement pas son crâne. Je ne vois pas son poitrail, qui serait, lui, vulnérable. Je me décide à viser l’épaule et, la situation comportant une certaine circonspection, je fais signe à Do de se préparer à tirer aussi. Nos deux coups portent. Pendant que je recharge en toute hâte, prêt à sauter de côté, la bête fait un demi à gauche et se sauve au grand trot. Do se précipite à sa suite, et m’empêche par là de placer une deuxième balle. Paki, puis moi, puis Somali, nous suivons à toutes jambes.

La difficulté du terrain — nous venons de rentrer dans la petite brousse, et il y a des herbes et des trous — nous oblige, après quelques minutes, à reprendre notre allure habituelle, et, silencieux, attentifs aux indices, à pas pressés, nous marchons sur les traces.

Je ne les trouve pas encourageantes. Un peu de sang d’abord, puis rien. Un court sillon que le membre antérieur droit creuse parfois dans le sol atteste une fracture, mais c’est insuffisant pour donner la certitude du succès final. A 10 h. 50, pourtant, le terrain révèle une chute ; à 11 h. 45, nous constatons que l’animal est encore tombé ; aucun arrêt prolongé, néanmoins.

Il nous emmène souvent, maintenant, dans de hautes herbes serrées, où, malgré toute notre ardeur à le rejoindre, nous souhaitons chaque fois ne pas le rencontrer. Nous ne l’y verrions pas à un mètre. S’il nous sentait, nous l’aurions sur nous dans l’instant. Nous les traversons, pas à pas, l’oreille aux aguets, le fusil prêt, et c’est chaque fois avec satisfaction que nous en sortons.

Nous nous arrêtons dix minutes. Puis, comme nous nous éloignons de plus en plus, j’envoie un homme à Bambara dire que tout le monde se mette en route pour le village de Motokaba, dont nous suivons sensiblement, me dit-on, la direction.

A 1 heure, nouveau repos, d’une demi-heure cette fois. Il est troublé par une multitude de petites mouches, qui s’assemblent en essaims, tourbillonnent autour de nos têtes, se posent sur nous, entrent dans nos yeux, dans notre bouche, dans nos oreilles. Elles ne piquent pas, mais sont odieuses quand même ; en outre, si lentes à s’envoler que chaque fois qu’on veut les chasser, on en écrase cinq ou six ; elles laissent alors sur la peau une odeur pénétrante et désagréable. Leur nombre augmente de plus en plus, et malgré que la fatigue commence à se faire sentir, c’est avec soulagement que nous reprenons notre marche.

Cette halte avait aussi, d’ailleurs, un motif tactique. En voyant que l’animal ne s’arrêtait pas, j’ai pensé que nous le suivions peut-être de trop près, et que le bruit constant de notre approche le privait de la quiétude nécessaire à la pause et peut-être au sommeil qui auraient pu nous le livrer.

A deux heures, il marchait toujours. Nous tînmes un rapide conciliabule ; Do et Paki qui, au début s’étaient montrés pleins de confiance dans le succès, se trouvèrent d’accord pour exprimer cette fois un avis pessimiste. Cette persistance de la bête à fuir sans arrêt, ou presque, déroutait leurs prévisions. Son avance, maintenant, ne cessait d’augmenter. Il n’y avait plus grand’chose à espérer.