Je me suis rangé, non sans regret, à cet avis de l’expérience. J’avais, je m’en suis rendu compte ensuite, commis une faute dès le début. Au lieu de tirer dans des conditions si défavorables, j’aurais dû mettre en joue simplement, et attendre. L’arbuste qui me séparait du rhinocéros était assez résistant pour qu’il ne pût me charger sans le tourner d’abord. Au surplus, il n’était pas sûr qu’il me chargeât, et peut-être aurait-il simplement détalé. Dans les deux cas, je l’aurais vu un instant de côté et c’était suffisant pour loger utilement ma balle.
Une balle mal placée nuit plus qu’elle ne sert. C’est un coup de fouet qu’on donne à un animal qu’on veut approcher.
A 4 h. 30, nous sommes arrivés à Motokaba ; nous avions fait à peu près 45 kilomètres, en grande partie sous le soleil, et pour rien. Mes serviteurs m’y ont rejoint vers huit heures, m’apportant à la fois mon déjeuner et mon dîner. Une nouvelle tornade, un toit dans le même état que celui de la veille, me ménageaient encore une douche pour la nuit. C’est peut-être ce qui m’a reposé, car je me suis réveillé vers 5 heures dispos, les pieds intacts et les jambes légères. Tous les secrets de l’hygiène ne sont pas connus. J’ai immédiatement réglé les détails de la journée : départ de Do, que je n’avais engagé que pour trois jours, et sur l’assurance qu’il m’avait donnée de me faire trouver un lion ; il est d’ailleurs d’une suffisance dont je ne saurais m’accommoder longtemps ; observations bien senties au chef, sur l’état du toit de son campement ; paiement des vivres fournis par le village ; fixation de l’étape du jour — Béguégué — où Denis, Ahmed, les gardes et les porteurs vont se rendre directement, pendant qu’avec Paki et Somali, je tenterai de nouveau la fortune.
Aujourd’hui, il me faut absolument refaire ma provision de viande. Tout le monde est fatigué ; c’est, actuellement, pour nous, un aliment indispensable. Si nous ne rencontrons rien d’intéressant, nous nous attaquerons aux tetels. J’abandonnerai à Paki, selon mon habitude lorsque j’ai un chasseur avec moi, le soin de cette opération sans attrait.
Nous coupons d’abord des pistes anciennes d’hyènes, d’éléphants, d’élans, puis nous tombons sur des empreintes de girafes datant de quelques minutes. Bientôt, à 500 mètres, j’aperçois trois de ces animaux. L’endroit est très favorable à l’approche : plaine découverte, avec de petits arbres clairsemés aux branches descendant jusqu’à terre ; on peut marcher vite, et voir constamment sans cesser de se couvrir. Une demi-heure après, les trois grands corps clairs tachés de fauve sont étendus immobiles sur le sol.
Je ne comptais pas tuer de girafes cette année. Ce sont des êtres doux et décoratifs, et ce massacre me répugne un peu. Mais, comme je l’ai dit tout à l’heure, il me fallait me réapprovisionner en viande ; et je préfère, les jours qui vont venir, ne pas être obligé de tirer des antilopes, parce que les coups de fusil risqueraient d’inquiéter et d’éloigner l’espèce de gibier que je recherche. J’ajoute que la viande de la girafe est de beaucoup la meilleure que j’aie mangé sous cette latitude.
Une antilope, nous en verrons une tout à l’heure, si familière que nous nous en amusons tous ; elle nous regarde, s’approche, s’arrête, puis nous suit. Pour un peu, elle nous accompagnerait au campement. Après elle, une autre troupe de girafes croise ma route, à 200 mètres. Je les épargne cette fois.
Vers dix heures et demie — il y a quatre heures que nous avons quitté Motokaba — nous nous arrêtons un quart d’heure. Je mange une sorte de gros navet sauvage qui, à défaut de goût, est très aqueux et désaltère ; il y en a une assez grande quantité, et de temps à autre les hommes en déterrent un ou deux. On trouve aussi dans toute la région des fruits ronds, de la couleur d’une prune de mirabelle, un peu plus gros, à la fois sucrés, amers et acides, très rafraîchissants. Leur nom, en arabe, est amedeke. Puis d’affreuses petites mouches semblables à celles d’hier s’assemblent autour de nous et nous chassent. A 11 heures, nous apercevons les quelques cases de Béguégué.
Les villages de la région ont l’accueil agréable et empressé. J’aime du reste les Saras d’ici, honnêtes et travailleurs. Dès qu’on arrive, les femmes se précipitent, armées de petits balais faits de faisceaux de paille, et nettoient le sol, gaiement, comme satisfaites de voir un hôte. Leur costume est plus que simple : j’ai déjà parlé de la branche de feuillage qu’elles portent par derrière en petite queue pudiquement étalée ; quelques verroteries, avec cela ; nous ne sommes pas encore chez les tribus où elles enchassent dans leurs lèvres les plateaux dits soundous. Elles dédaignent les artifices de coiffure, et y gagnent en propreté : leurs cheveux sont tantôt ras, tantôt complètement rasés.
Je comptais repartir vers 4 heures, mais une tornade m’a bloqué au campement.