La nuit m’a fait concevoir quelque espérance de trouver le lion que j’ambitionne. Des rugissements se sont fait entendre à faible distance du village. A six heures moins vingt, je me suis mis en route avec Paki, Somali, et quatre hommes de l’endroit qui nous serviront d’auxiliaires dans la recherche des pistes. Comme toujours, à part moi-même, Paki est seul à disposer d’une arme à feu. Nous traversons d’abord une belle plaine herbeuse irrégulièrement boisée, où se montrent deux ou trois katanbourous ; à six heures nous atteignons le bahr Aouk, où des hippopotames nombreux affleurent et disparaissent tour à tour. Sa largeur est, à ce point, d’une soixantaine de mètres. Ses rives, que de beaux arbres ombragent, sont plaisantes, gaies et pittoresques. Une brise légère nous apporte par instants les parfums d’invisibles fleurs. La marche est agréable, dans l’atmosphère qu’a rafraîchie la pluie de la veille.

Un peu plus loin, nous traversons le bahr, facilement : l’eau ne dépasse guère notre ceinture.

Ensuite, nous avons une fausse joie : l’oiseau bien connu des chasseurs s’est fait entendre. Compagnon habituel du buffle, de la girafe, de l’éléphant et du rhinocéros, son trille grasseyant annonce d’ordinaire le proche voisinage d’un de ces animaux. Nous nous dirigeons vite de son côté ; mais nous ne trouvons ni gibier ni empreinte. Nous nous arrêtons un instant après pour déterminer la date, douteuse à première vue, d’une trace de panthère. Elle est de la veille.

Notre marche nous conduit maintenant dans ces belles clairières à îlots ombreux que je connais déjà ; nous entendons encore l’oiseau, et son appel, de nouveau, est mensonger. Nous relevons des empreintes de rhinocéros, de deux jours ; de singe aussi. Puis nous entrons dans la petite brousse, où nous ne trouvons d’ailleurs rien de plus.

A huit heures, nous n’avons pas encore coupé la piste du lion. Cependant, c’est bien de ce côté qu’on l’avait entendu. Nous modifions légèrement notre direction, afin de décrire un arc de cercle dont la dernière partie nous ramènera vers le village. Somali me montre dans un arbre, tout près de nous, une longue queue fine que je prends d’abord pour celle d’un grand lézard, et qui appartient à un petit serpent. Nous traversons vers neuf heures un bras du bahr, à sec : c’est une dépression de forme irrégulière, encaissée, sablée, au milieu de laquelle se dressent quelques arbres ; chacun d’eux sort d’un monticule de terre que ses racines ont retenue pendant que l’eau creusait alentour. Paki me dit que c’est un lieu d’élection pour les lions.

La sauvagerie de l’endroit est bien faite pour s’harmoniser avec la présence de tels hôtes. Mais là encore, nous ne relevons aucun indice de leur présence.

Voici le bras principal du bahr. Nous le passons comme la première fois et nous nous engageons dans une grande plaine à l’herbe jaunie. Un troupeau d’hamrayas s’arrête près de nous, dont je prends une photographie.

Un peu plus loin, Paki se baisse et examine le sol longuement. Somali et l’un des pisteurs, qui portent mes fusils, s’approchent à leur tour. Je les rejoins. Ce sont les traces cherchées, enfin. Il s’agit maintenant de voir où s’est dirigé l’animal. Les hommes se dispersent, cherchent, courbés vers la terre, attentifs aux moindres anomalies. La piste va et vient sur un petit espace ; elle n’accuse pas d’orientation déterminée. Puis, on la perd. D’ailleurs elle était déjà un peu vieille : du début de la nuit.

Rencontrer un lion sans le chercher, soudain, c’est un hasard, mais qui n’a rien d’exceptionnel, encore que les fauves restent souvent cachés toute une partie du jour et circulent principalement après le coucher du soleil. Le rejoindre en suivant ses traces est, en revanche, une entreprise qui exige des circonstances particulièrement favorables. Le lion, comme tous les félins, a des griffes rétractiles, qu’il tient ordinairement rentrées, et qui, par conséquent, ne marquent pas le sol. Quant à ses pattes elles-mêmes, elles sont arrondies et relativement molles, de sorte qu’elles ne s’impriment que sur les terrains très meubles ou détrempés. C’est ainsi qu’on peut marcher sur une piste de lion pendant plusieurs heures, et la voir tout d’un coup s’interrompre définitivement. Le procédé le moins aléatoire consiste à ménager à l’animal, dans un endroit où l’on croit qu’il viendra, la possibilité d’un repas copieux. Rassasié, il ne va presque jamais loin. Il se couche, alourdi, dans le plus proche voisinage, et on l’y découvre facilement. Ce système présente un avantage : lorsqu’il est repu, le lion prend de l’assurance ; au lieu de fuir aussitôt qu’il aperçoit l’homme, ainsi qu’il le fait le plus souvent, il cède alors la place de mauvaise grâce, lentement, de sorte qu’on a plus de temps pour le tirer. Toutes ces remarques s’appliquent aux panthères ; il faut noter seulement que celles-ci grimpent volontiers dans les arbres pour dormir : du moins me l’a-t-on dit, je ne l’ai pas vu moi-même.

Je décide finalement de tuer un hippopotame, puisqu’il y en a tout près. Les allées et venues que nous avons constatées cherchaient certainement à surprendre les petits de ces animaux au cours de leurs pérégrinations nocturnes. Nous le laisserons sur place et, demain, au jour, nous viendrons voir. Si cette invitation discrète attire quelque convive de qualité, nul doute que nous le trouvions ensuite sans peine.