Nous sommes mal tombés. Je n’ai jamais vu d’animaux plus indécis. Peu à peu, sur le sol durci d’une plaine abondamment ensoleillée, semée d’arbres trop rares et d’innombrables petites touffes d’herbe, nous suivons le fastidieux caprice de leurs nocturnes fantaisies. Nous sommes sûrs de ne pas les voir là. Ce n’a été, pour eux, qu’un passage. Nul abri n’apparaît qui ait pu les tenter.

Cela dure trois heures. Ils ont tourné, retourné, s’approchant par instants des limites boisées de l’immense plaine, puis s’en éloignant à nouveau. Nous y voici quand même. Leurs empreintes pénètrent dans un de ces petits bois verts et bas qu’ils affectionnent. Se seront-ils enfin couchés là ?

Mais les mêmes hésitations les ont suivis dans cet agréable séjour, où tout, pour un rhinocéros d’un caractère équilibré et raisonnable, semble devoir inciter au repos. Ils ont dormi ici, se sont relevés, ont encore dormi là. Il est onze heures. Je suis fatigué. Je m’accorde une heure de halte.

Nous repartons à midi, sous le soleil aux rayons puissants. La piste conserve le même caractère. Puis, vers une heure, nous arrivons à une place qu’ils viennent de quitter. Ils ont pris le trot, dans le sens du vent. Toutes nos espérances s’évanouissent. Au cours de nos allées et venues, ils nous ont sentis, et dans cette direction, nul espoir de les approcher. C’est fini.

Je me repose une demi-heure encore. Je n’ai rien emporté pour déjeuner, et je viens d’achever mon bidon d’eau. Il fait chaud. Mais nous sommes loin. Nous nous remettons en route.

A quatre heures, je demande à notre guide si nous approchons du campement. Il me répond que non. Il a dû se perdre. C’est sans inconvénient sérieux ; un léger retard, rien de plus.

Encore que l’appréciation des distances en kilomètres dépasse naturellement les connaissances des indigènes, on arrive, avec un peu d’habitude, à se faire une idée suffisamment approchée de ce que représentent, pour la plupart d’entre eux, les expressions « très loin », « loin », « pas beaucoup loin », « loin un peu », « près ». Cependant, leur sens varie légèrement avec les individus, et sensiblement avec les contrées. Il faut questionner d’abord une ou deux fois pour fixer l’échelle. Ici, « près » c’est un ou deux kilomètres ; en Libye, c’est trente kilomètres ; une fois qu’on le sait, on est fixé.

Peu après, ce même guide s’arrête, fait ensuite rapidement quelques pas vers la gauche, et se dispose à lancer sa longue sagaie sur un objet qu’un grand buisson me cache. Nous sommes dans une plaine qui longe un petit bois ; quelques arbres aux troncs embroussaillés dominent les herbes jaunes.

Il a vu sans doute un de ces menus gibiers sur lesquels les pisteurs, en route, s’amusent souvent à éprouver leur adresse. Je m’immobilise pour le laisser faire, et tout le monde m’imite.

Au même moment, du pied même du tronc le plus voisin, et dans la direction où il vise, une petite biche d’un joli roux part avec de grands bonds qui tour à tour la font émerger de l’herbe, puis disparaître, puis émerger encore. Il a trop attendu. Nous rions, et je me remets en marche.