Si l'on considère que ces vers se trouvent placés immédiatement après ceux que Marigny a avoués, on doit présumer que l'auteur des derniers est le même que celui de ceux qui précèdent. Il n'est pas étonnant qu'en les faisant imprimer Marigny gardât l'anonyme; c'était déjà une assez forte indiscrétion que de les publier en désignant celle qui en était l'objet. Mais tout semblait permis aux poëtes; et une déclaration d'amour quand elle était en vers ne semblait qu'un jeu d'esprit, qui ne compromettait personne.

CHAPITRE XXXVII.
1653-1654.

La société de madame de Sévigné devient de jour en jour plus nombreuse.—Bussy-Rabutin de retour à Paris.—Ce qu'il fit pendant la guerre civile.—Ses réclamations auprès du gouvernement.—Le Tellier le renvoie à Colbert, l'intendant de Mazarin.—Colbert prélude déjà à l'administration du royaume.—Bussy, ne pouvant quitter l'armée, envoie Corbinelli pour suivre ses affaires.—Quel était Corbinelli.—Corbinelli vient à Paris.—Il voit pour la première fois madame de Sévigné.—Il est fort goûté par elle.—Caractère de Corbinelli.—Origine de sa famille.—Ses liaisons avec madame de Sévigné.—Obstacles que rencontre Bussy pour le succès de ses demandes.—Ennemis qu'il s'était faits.—Il traite avec Palluau de sa charge de mestre de camp de la cavalerie légère.—Il recommence ses intrigues d'amour.—Laisse sa femme en Bourgogne.—Va à Launay.—Puis à Paris.—Se trouve au siége de Vervins.—Revient à Paris.—Loge au Temple.—Est aimé de son oncle.—Ne peut se contenter de ce que lui accorde madame de Sévigné.—Il se lie avec le comte de La Feuillade et le comte d'Arcy.—Tous trois promettent de se servir dans leurs amours.—Ils tirent aux dés les trois amies.—Madame de Précy échoit à Bussy.—Madame de Monglat à La Feuillade.—Bussy devient amoureux de madame de Monglat.—Portrait de cette dame.—Portrait qu'en fait l'auteur du Dictionnaire des Précieuses.—Comment Bussy, en trahissant La Feuillade, parvient à se faire aimer de madame de Monglat.—Bussy propose à madame de Sévigné de lui donner une fête.—Elle accepte.—Madame de Monglat était en secret le but de cette fête.—Madame de Précy s'aperçoit qu'elle est jouée.—Son ressentiment est partagé par la vicomtesse de Lisle.—Bussy part pour l'armée avec La Feuillade.

Madame de Sévigné voyait s'accroître chaque jour le nombre des personnes qui faisaient gloire d'être admises dans sa société. Son cousin Bussy contribuait à en augmenter les agréments. Il était revenu à Paris[ [842], et se montrait assidu chez elle; il y jouissait de ces privautés qu'une étroite parenté et une longue intimité ne permettaient pas de lui refuser, lors même que par inclination madame de Sévigné n'eût pas été charmée de pouvoir les lui accorder sans blesser les convenances.

Bussy, pendant toute la durée de cette seconde guerre civile, avait passé son temps désagréablement, et avait joué un rôle assez obscur[ [843]. Il avait cependant rendu des services signalés à la cause royale. On l'avait chargé de garder la Charité et Nevers, deux passages importants sur la Loire, et de secourir le général Palluau, qui assiégeait Montrond. Il reçut des éloges pour la manière dont il avait exécuté les ordres du roi; mais on ne lui payait pas les sommes qui lui étaient dues pour les appointements de sa charge, pour sa pension, pour la solde de ses troupes, pour les subsistances qu'il avait fournies. Il avait demandé qu'on lui permît de prélever par lui-même, sur les tailles et les autres revenus du Nivernais, le montant de ce qu'il réclamait. Le ministre Le Tellier, que ce détail concernait, répondit qu'il fallait pour cela obtenir l'autorisation de M. de Colbert, intendant de monseigneur de Mazarin[ [844]. Ainsi Colbert, n'étant encore que l'intendant du cardinal, préludait déjà à l'administration du royaume.

Au lieu de répondre aux demandes de Bussy, on forma contre lui des plaintes sur les violences et les extorsions que ses troupes se permettaient et sur leur indiscipline[ [845]. Bussy, dans l'impossibilité où il se trouvait de quitter son poste, envoya pour se justifier et suivre l'effet de ses réclamations un gentil-homme qu'il avait pris à son service, nommé Corbinelli. Celui-ci mit beaucoup de zèle, d'activité et d'adresse à suivre les négociations dont Bussy l'avait chargé. Il ne se laissa rebuter ni par les délais, ni par les prétextes qu'on employait pour l'écarter; il ne cessa de solliciter et d'importuner les ministres[ [846]: obligé pour cela de suivre la cour, qui voyageait toujours à la suite de l'armée, il arriva ainsi avec elle devant Paris au commencement de juillet de l'année 1652, et il y entra quelques jours avant l'incendie et le massacre de l'hôtel de ville[ [847].

C'est à cette époque que Corbinelli eut occasion de voir souvent madame de Sévigné et de faire connaissance avec elle: dès le premier abord elle fut prévenue en sa faveur par le caractère de loyauté et de franchise qu'elle lui reconnut, et en même temps charmée de son esprit, de son savoir et de son jugement. Depuis, elle n'a jamais cessé d'avoir avec lui des relations d'une solide amitié; et il fut toujours compris dans le nombre choisi de ceux dont la société lui était chère, et sur lesquels elle pouvait compter. La famille de Corbinelli était originaire de Florence. Son grand-père, allié de Catherine de Médicis, avait été chargé de l'éducation du duc d'Anjou (depuis roi de France sous le nom de Henri III); son père fut secrétaire de Marie de Médicis, et attaché au maréchal d'Ancre; sa fortune s'écroula avec celle de ce favori[ [848]. Corbinelli avait étudié à Rome sous les jésuites; il se trouvait encore en cette ville en 1644, près du pape Urbain VIII, son parent. La mort prématurée de ce pape le laissa sans fortune et sans état. C'est alors qu'il vint en France, et que Bussy, comme il le dit avec vérité, fut assez heureux pour se l'attacher[ [849]. Doué d'un esprit fin et pénétrant, d'un caractère égal et doux, d'un goût sûr et exercé, littérateur, musicien, et amateur éclairé de ces beaux-arts auxquels sa patrie primitive était redevable d'une si grande illustration, Corbinelli se faisait des amis de tous ceux qui le connaissaient, et des protecteurs de tous les grands, auxquels il plaisait. Dépourvu d'ambition, il faisait de temps à autre de faibles tentatives pour remédier à l'exiguïté de sa fortune; puis, quand il trouvait trop d'obstacles à vaincre, il retombait dans son insouciance habituelle, et ne paraissait nullement affecté de n'avoir pas réussi. Ses amis et ses protecteurs ne montraient pas alors à cet égard plus de sollicitude que lui-même. Aussi, malgré ses liaisons avec tant d'hommes riches et puissants, malgré sa capacité reconnue pour les affaires, toute sa vie se passa ainsi à essayer, sans pouvoir y parvenir, de sortir de la condition médiocre où le sort l'avait réduit. Cette vie n'en fut ni moins longue ni moins heureuse. Corbinelli vécut plus de cent ans, et mourut universellement regretté. Il avait, cédant à la mode de ce temps, tracé un portrait de madame de Sévigné, qui eut un grand succès parmi les beaux esprits et les précieuses. On ne le trouve malheureusement dans aucun des ouvrages, peu remarquables, qu'on a imprimés de lui, et qui, en partie composés d'extraits, sont aujourd'hui oubliés[ [850]. Dans son Dictionnaire des Précieuses, Somaize dit que Corbinelli s'était fait le lecteur de madame de Sévigné. Nous verrons qu'il fut aussi quelquefois par intervalles son secrétaire, et nous le retrouverons souvent dans le cours de ces Mémoires. Quand Corbinelli vint se fixer à Paris, il se logea dans le quartier du Marais du Temple, où demeurait aussi, comme nous l'avons déjà dit, madame de Sévigné[ [851].

Bussy ne se contentait point des lettres flatteuses que Mazarin lui écrivait, ni de celle qu'il lui fit écrire par le roi lui-même. Il sollicita des faveurs plus solides et plus profitables, et eut beaucoup de peine à les obtenir. Ses indiscrétions lui avaient aliéné la princesse Palatine, dont l'influence était grande à la cour. Il fit agir l'abbé Fouquet, et son frère Nicolas Fouquet, procureur général au parlement de Paris, qui venait d'être nommé, avec Servien, surintendant des finances, après la mort de la Vieuville. Bussy était lié avec tous deux, et par leurs démarches et les siennes propres il obtint enfin la faculté de pouvoir traiter avec Palluau de la charge de mestre de camp de la cavalerie légère, lorsque Palluau eut été fait maréchal de France, en prenant le nom de Clérambault. Bussy a donné dans ses Mémoires l'histoire de cette charge de mestre de camp. Il l'acheta 270,000 livres, ce qui fait à peu près 540,000 francs de notre monnaie actuelle. Il la garda douze ans[ [852].

Pendant qu'il la sollicitait, et avant qu'il fût en mesure d'en prendre possession et de se rendre à l'armée de Turenne pour commencer une nouvelle campagne[ [853], Bussy, selon sa coutume, se livra avec beaucoup d'activité à ses intrigues d'amour. Il avait laissé sa femme dans sa terre de Bourgogne, après le siége de Montrond; et au retour du voyage qu'il avait fait à Sedan pour voir le cardinal Mazarin, il s'était rendu à Launay chez son oncle le grand prieur; puis il était revenu avec lui et avec toute la cour à Paris, au mois d'octobre 1652; il était ensuite reparti pour l'armée, et se trouva au siége de Vervins, qui fut pris en trois jours, pendant un froid rigoureux, en janvier 1653. Il rentra de nouveau dans Paris avec le cardinal de Mazarin le 2 février, et il résolut de ne point quitter la capitale qu'il n'eût obtenu la charge qu'il sollicitait[ [854]. Il logeait au Temple, chez son oncle le grand prieur, qui, à cause de ses goûts, très-analogues aux siens, l'avait pris dans une affection toute particulière.