Un autre amant, non moins aimable et plus dangereux qu'un prince du sang et un favori du roi, avait aussi fait l'aveu de son amour à notre belle veuve. C'était Fouquet, le surintendant des finances, le frère de cet abbé intrigant et libertin, si fort en crédit auprès de Mazarin et de la reine.
Mazarin, après la mort du marquis de la Vieuville, songea à diminuer la trop grande influence des surintendants des finances. Il crut y parvenir en partageant la place entre deux personnes, et en plaçant sous eux des intendants particuliers, qui devaient administrer d'après leurs ordres[ [886]. Il fit donc Servien et Fouquet surintendants, avec un pouvoir égal. Fouquet était déjà procureur général au parlement de Paris, et il avait été pourvu de cette charge importante à l'âge de trente-cinq ans. Il en avait trente-neuf lorsqu'il fut nommé surintendant. Mazarin, en le choisissant, n'avait eu pour but que de se rapprocher du parlement, et d'atténuer les préventions que cette compagnie de magistrats avait contre lui. Il avait cru que Fouquet se trouverait trop occupé de sa charge de procureur général pour se mêler de finances, et que Servien, dont il avait éprouvé la docilité et l'habileté dans d'importantes missions diplomatiques, aurait seul la principale direction. C'est en effet ainsi que les choses se passèrent pendant la première année de cette nouvelle organisation. Mais bientôt l'incapacité de Servien en matière de finances devint manifeste; et Mazarin, qui à l'époque même où il voulait presser les opérations de la guerre, voyait l'État sans argent et sans crédit, prêta l'oreille à Fouquet, qui promit de trouver des ressources. Servien reçut l'ordre de le laisser agir: dès ce moment Fouquet fut réellement le seul surintendant des finances de France[ [887], et avec des pouvoirs proportionnés aux besoins qu'on avait de lui. Fouquet tint toutes les promesses qu'il avait faites. Nonobstant l'épuisement du trésor, il trouva des moyens de faire face à toutes les dépenses, à une époque où, par les difficultés qu'éprouvait le recouvrement des deniers publics et le discrédit général, il paraissait impossible de se procurer de l'argent. Fouquet devint dès lors pour le gouvernement un homme nécessaire. Il ne fut plus question de lui imposer aucun contrôle; pourvu qu'il comptât les sommes dont on avait besoin, on le laissa libre sur les moyens de se remplir de ses avances, et d'administrer le produit des impôts comme il l'entendrait. Il se hâta d'en profiter pour l'augmentation de sa fortune. Mais homme d'affaires et homme d'esprit, il était aussi homme de plaisir; il aimait les arts, les lettres, et surtout les femmes. Né par son organisation pour toutes les jouissances sociales, et propre à toutes les fonctions par sa haute capacité, il semblait, par son air de grandeur et sa générosité sans bornes, encore au-dessus du poste éminent où il se trouvait placé. Il faisait à ses châteaux de Vaux et de Saint-Mandé[ [888] des constructions et des embellissements dignes d'un prince souverain. Il y plaçait de riches collections de tableaux, de livres, de statues antiques, et d'objets rares et curieux. Il attirait chez lui ce qu'il y avait de plus aimable et de plus spirituel à la cour et dans les hautes sociétés de la capitale; il s'attachait par des bienfaits les poëtes, les savants et les artistes. Il oubliait les faveurs dont il les comblait, et paraissait seulement reconnaissant des jouissances qu'il en recevait; plus jaloux de se montrer à eux comme ami que comme protecteur. Mais ses penchants voluptueux usurpaient une trop grande partie de son temps. Rien ne lui coûtait pour satisfaire ses fantaisies amoureuses. L'or était prodigué, les intrigues les plus habiles étaient mises en jeu pour assurer la défaite de celles qui lui présentaient quelque résistance; et il leur était d'autant plus difficile de lui échapper, que c'était dans leur société intime, parmi des femmes que leur rang mettait à l'abri du soupçon d'un rôle aussi honteux, que se rencontraient ses agents les plus dévoués[ [889]. Lui-même était un séducteur plus puissant que l'or, plus habile que ses plus adroits complices. A une figure agréable il joignait des manières insinuantes, un esprit disposé à saisir toutes les occasions de plaire, et ingénieux à les faire naître. Il possédait cet instinct des procédés délicats, que rien ne peut suppléer; et il avait au besoin toute l'éloquence de la passion, qui entraîne toujours, quoiqu'elle soit toujours trompeuse, même lorsqu'elle est sincère. Tel était le nouveau et redoutable ami que madame de Sévigné avait à combattre et à maintenir à une distance convenable.
Un autre personnage, dont l'hommage était encore plus flatteur pour l'orgueil d'une femme, Turenne, avait fait sa déclaration à madame de Sévigné. Elle jugea nécessaire de mettre dans sa conduite envers le héros une réserve dont elle s'abstenait envers tous ceux qui se trouvaient à son égard dans la même position. Pendant le court séjour que Turenne fit à Paris durant la belle saison de cette année 1654, il se présenta plusieurs fois chez madame de Sévigné; mais elle évita de le recevoir, soit parce qu'elle pensait que les assiduités d'un prince d'une si haute renommée seraient fatales à sa réputation, soit qu'elle craignit d'exciter la jalousie de celle qu'il venait d'épouser, soit enfin par quelques autres motifs qui nous sont inconnus[ [890].
Les succès de Bussy auprès de madame de Monglat, les attraits d'un récent attachement, n'avaient pu le distraire de son amour pour sa cousine. Il croyait, avec raison, que les progrès qu'il avait faits dans son cœur par suite d'une longue intimité et les affections de famille lui donnaient de grands avantages sur tous ses rivaux, sans ceux qu'il tenait de ses qualités personnelles, et que son orgueil exagérait. Aussi fut-il loin de se décourager.
Il semble, au contraire, qu'il mettait d'autant plus de prix à triompher de madame de Sévigné, qu'il la voyait entourée de plus d'hommages. Cependant il ne pouvait se déguiser qu'il avait dans Conti et dans Fouquet deux antagonistes qu'il était difficile d'écarter. Quant au premier, l'ambition, plus forte chez Bussy que tous les sentiments du cœur, ne lui permettait pas de songer à une rivalité; mais si sa cousine devait succomber à la vanité de dominer un prince du sang, l'immoralité de Bussy ne répugnait pas à la possibilité d'un partage. Il n'en était pas de même pour le surintendant, dont les poursuites excitaient son envie et sa jalousie. Mais comme il lui était redevable de la finance de sa charge, que celui-ci lui avait prêtée, et qu'il avait besoin de lui pour ses intérêts pécuniaires, il se trouvait forcé de le ménager. Quant à Turenne, comme Bussy ne l'avait point vu chez sa cousine, qui avait refusé de l'admettre, il ignorait qu'il en fût amoureux, et il ne l'apprit qu'à la campagne suivante, et par l'aveu même de Turenne[ [891].
CHAPITRE XXXIX.
1653.
Bussy est placé dans l'armée de Conti.—Il se rend avec lui à Perpignan.—Obtient sa confiance et sa faveur.—Conti le surnomme son templier.—Conti fait confidence à Bussy-Rabutin de son amour pour madame de Sévigné.—Lettre de Bussy à madame de Sévigné à ce sujet.—Détails sur Senectaire, mentionné dans cette lettre.—Madame de Sévigné repousse les conseils de Bussy-Rabutin.—Nouvelle lettre de Bussy à madame de Sévigné.—Détails sur mademoiselle de Biais.—Madame de Sévigné, pour réprimer la licence de la plume de Bussy, lui fait part de la résolution de montrer à sa tante de Coulanges toutes les lettres qu'il lui écrira.—Autre lettre de Bussy à madame de Sévigné, datée du camp de Vergès.—Apostille à la marquise de La Trousse.—Détails sur la marquise d'Uxelles.—Cause de l'inclination que Bussy avait pour elle.—Détails sur le duc d'Elbeuf et la marquise de Nesle.—Le marquis de Vardes au nombre des amis de madame de Sévigné.—Détails sur la liaison du marquis de Vardes avec la duchesse de Roquelaure.—Bussy répond aux sarcasmes de madame de Sévigné contre ses poulets.—Quels sont les trois rivaux dont il est fait mention dans sa réponse.—Madame de Sévigné quitte Paris, et se rend à sa terre des Rochers.
Telle était la position de Bussy à l'égard de madame de Sévigné. Cependant l'hiver finit, et l'on parla à la cour des généraux et des officiers qui devaient servir pendant la campagne. Bussy obtint d'être placé sous les ordres du prince de Conti, qui commandait en Catalogne. Il partit au mois de mai avec ce prince, et fit route avec lui, dans son carrosse, de Paris à Perpignan[ [892]. Conti était encore accompagné du poëte Sarrazin, son secrétaire, qui mourut dans l'année, et de l'intendant de sa maison, l'abbé Roquette, assez connu depuis, comme évêque d'Autun, pour être le modèle que Molière a eu en vue dans son Tartufe. Bussy sut profiter de ce voyage pour s'avancer dans la faveur de Conti, qui ne le nommait jamais que son templier[ [893]. Ses inclinations pour les femmes, le jeu et la bonne chère, et sa résidence au Temple lorsqu'il était à Paris, lui avaient valu ce sobriquet. Ainsi, c'est surtout par ses défauts que Bussy était parvenu à plaire au prince. Celui-ci, qui ignorait les sentiments de Bussy pour sa cousine, après lui avoir fait un grand éloge de ses charmes, lui fit confidence de l'inclination qu'il avait pour elle. Bussy adressa aussitôt à madame de Sévigné la lettre suivante:
LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.