«Montpellier, le 16 juin 1654.

«J'ai bien appris de vos nouvelles, madame: ne vous souvenez-vous point de la conversation que vous eûtes chez madame de Montausier avec monsieur le prince de Conti, l'hiver dernier? Il m'a conté qu'il vous avait dit quelques douceurs, qu'il vous avait trouvée fort aimable, et qu'il vous en dirait deux mots cet hiver. Tenez-vous bien, ma belle cousine! telle dame qui n'est point intéressée est quelquefois ambitieuse; et qui peut résister aux finances du roi ne résiste pas toujours aux cousins de sa Majesté. De la manière dont le prince m'a parlé de son dessein, je vois bien que je suis désigné pour confident; je crois que vous ne vous y opposerez pas, sachant, comme vous faites, avec quelle capacité je me suis acquitté de cette charge en d'autres rencontres. Pour moi, j'en suis ravi, dans l'espérance de la succession: vous m'entendez bien, ma belle cousine. Si, après tout ce que la fortune veut vous mettre en main, je n'en suis pas plus heureux, ce ne sera pas votre faute; mais vous en aurez soin assurément, car enfin il faut bien que vous me serviez à quelque chose. Tout ce qui m'inquiète, c'est que vous serez un peu embarrassée entre ces deux rivaux; et il me semble déjà vous entendre dire:

Des deux côtés j'ai beaucoup de chagrin:

O Dieu, l'étrange peine!

Dois-je chasser l'ami de mon cousin?

Dois-je chasser le cousin de la reine?

«Peut-être craindrez-vous de vous attacher au service des princes, et que mon exemple vous en rebutera; peut-être la taille de l'un ne vous plaira-t-elle pas; peut-être aussi la figure de l'autre. Mandez-moi des nouvelles de celui-ci, et les progrès qu'ils a faits depuis mon départ; à combien d'acquits patents il a mis votre liberté. La fortune vous fait de belles avances, ma chère cousine: n'en soyez point ingrate. Vous vous amusez après la vertu, comme si c'était une chose solide, et vous méprisez les biens comme si vous ne pouviez jamais en manquer: ne savez-vous pas ce que disait le vieux Senectaire, homme d'une grande expérience et du meilleur sens du monde: Que les gens d'honneur n'avaient point de chausses? Nous vous verrons un jour regretter le temps que vous aurez perdu; nous vous verrons repentir d'avoir mal employé votre jeunesse, et d'avoir voulu avec tant de peine acquérir et conserver une réputation qu'un médisant peut vous ôter, et qui dépend plus de la fortune que de votre conduite.....

«Adieu, ma belle cousine; songez quelquefois à moi, et que vous n'avez ni parent ni ami qui vous aime tant que je fais. Je voudrais..... non, je n'achèverai pas, de peur de vous déplaire; mais vous pouvez bien savoir ce que je voudrais[ [894]

Les allusions que Bussy fait dans cette lettre à l'amour du surintendant pour madame de Sévigné n'auront point échappé au lecteur. Le vieux Senectaire, dont il est fait mention ici était Henri, seigneur de Saint-Nectaire, père du maréchal de la Ferté-Senneterre. Ce nom de Saint-Nectaire fut d'abord changé, par euphonie, en celui de Senectaire, et ensuite en celui de Senneterre. Senneterre n'était point tel que semblerait le faire présumer le mot piquant que Bussy rapporte de lui, qui était dans sa bouche la satire du monde et de la cour, mais non pas l'expression de ses sentiments. Senneterre avait été ambassadeur en Angleterre[ [895], et mourut respecté et recherché jusqu'à la fin, en 1662, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans. Pendant la Fronde il avait été du parti des modérés, et voyait dans l'accord du duc d'Orléans et de la reine le seul moyen de faire cesser les troubles et de rétablir l'autorité. Courtisan sage et délié, il sut se mouvoir au milieu d'hommes et de partis variables, sans s'attirer l'inimitié d'aucun. Il esquiva souvent la faveur de la reine, pour ne pas trahir la confiance du duc d'Orléans, et se montra loyal envers tous. Ami de Châteauneuf et de Villeroy, il cessait de les seconder dans leurs projets quand ces projets n'avaient plus pour but le bien de l'État, mais leur ambition personnelle. Il contribua beaucoup avec le maréchal Duplessis au retour de Mazarin, quoiqu'il n'aimât pas ce ministre et lui fût souvent opposé; il se concilia par là sa bienveillance. Madame de Motteville, liée avec lui d'amitié, et qui partageait tous ses sentiments, était son intermédiaire auprès de la reine. Celle-ci, dans les occasions importantes, désirait toujours avoir l'avis de ce Nestor des hommes d'État, et lui demandait en secret des conseils, qu'elle ne suivait pas, et qu'elle se repentait toujours de n'avoir pas suivis[ [896].

Nous n'avons point la réponse que madame de Sévigné fit à la lettre de Bussy; mais nous pouvons facilement juger, par celle qu'il lui écrivit après l'avoir reçue, avec quelle mesure, avec quelle dignité, avec quelle franchise d'expression elle repoussa les viles insinuations de son cousin, puisqu'elle parvint à convaincre un homme qui croyait peu à la vertu des femmes, de la constance et de la sincérité de ses résolutions. On voit aussi par cette lettre comment, sans se fâcher, sans le blâmer, en lui disant même des choses agréables pour son amour-propre et satisfaisantes pour son cœur, elle le força tout doucement à se renfermer dans les limites où elle voulait le contenir.