CHAPITRE XII.
1648-1649.
Fausses idées des historiens sur la Fronde.—Caractère de cette époque.—Causes anciennes qui l'ont fait naître.—Nécessité de les connaître.—Les Gaules préparées par les Romains à former un seul État.—Gouvernement féodal produit par la distribution des bénéfices.—Autorité royale réduite à son plus bas degré à l'avénement de Hugues Capet.—Des causes qui tendaient à la relever de son abaissement.—Ruine du gouvernement féodal achevée sous Philippe le Bel.—Louis XI abat la puissance des gouverneurs qui s'étaient rendus indépendants.—Il élève les parlements et les offices judiciaires.—Le tiers état, élevé par l'autorité royale, veut en réprimer les excès.—L'autorité royale se sert des parlements contre le tiers état.—Les parlements prennent de l'ascendant, et veulent partager le pouvoir avec l'autorité royale.—Les grands et les nobles profitent des divisions entre le roi et le parlement pour tâcher de ressaisir leur ancienne puissance.—Le tiers état incline vers l'un ou l'autre parti pour assurer ses droits.—Affaiblissement de l'autorité royale sous la minorité de Louis XIII.—Richelieu la relève, et établit le despotisme.—Il y était forcé par l'état des partis.—Mesures qu'il prend pour anéantir l'ascendant des gouverneurs de province, des gens de robe et de finance.—Après Richelieu, nouvelle régence.—Nouvel affaiblissement de l'autorité.—Avénement de Mazarin au ministère.—Il veut continuer le système de gouvernement créé par Richelieu.—Les grands, les parlements et la bourgeoisie s'y opposent.—Naissance de la Fronde.—Tous les partis réunis contre le ministre avaient des vues différentes.—Pourquoi Condé, Turenne, La Rochefoucauld, le cardinal de Retz, changent si facilement de parti.—La Fronde moins sanglante que la Ligue, mais due à des causes aussi puissantes.—La religion, comme dans la Ligue, y joue un grand rôle.—Naissance du jansénisme.—La réforme de Luther éclaire sur les abus de la cour de Rome, et donne le goût des discussions théologiques.—Doctrine de saint Augustin et de l'Église sur l'autorité des papes.—Doctrine des jansénistes sur la grâce.—Effet de cette doctrine sur la morale.—Cause de son succès.—Port-Royal des Champs.—Des solitaires qui s'y retirent.—Leur genre de vie, leurs travaux, leurs écrits.—Pourquoi ils se trouvaient liés avec les chefs de la Fronde, avec le cardinal de Retz.—Composition de la société à cette époque.—Les grands avaient des clients et des vassaux tenant à eux, changeant de parti avec eux.—Les Sévignés, parents du cardinal de Retz, le reconnaissaient pour chef et protecteur de leur famille.—Madame de Sévigné jetée par son mari dans le parti de la Fronde et des jansénistes.—Situation des affaires en 1648.—Habileté de Mazarin.—Barricades.—Paix avec le parlement.—Griefs contre Mazarin.—Mécontentements des grands.—On inspire des craintes au peuple.—Une nouvelle crise se prépare.
La Fronde n'a duré que quatre ans. Placée entre le despotisme de Richelieu et le long règne de Louis XIV, ce choc si vif, si animé de toutes les puissances du corps social, de toutes les grandes capacités qui s'étaient subitement développées durant cette mémorable époque, n'a paru à presque tous les historiens qu'un accident, qu'une espèce d'interrègne du pouvoir absolu, résultat passager de quelques ambitions personnelles, de quelques intrigues d'amour. Telle est surtout l'idée que Voltaire en donne; mais elle est fausse. La Fronde est une des époques les plus remarquables de notre histoire, par les lumières qu'elle y répand, par les enseignements politiques qu'elle fournit. C'est l'expression la plus concentrée, la plus dramatique d'une lutte dont les causes ont toujours existé et ont produit des révolutions qui durent encore; causes qui, par leurs actions, tantôt cachées, tantôt dévoilées, tantôt lentes et progressives, tantôt rapides et violentes, ont sans cesse modifié, altéré ou subitement changé nos lois, nos mœurs et nos habitudes.
Aussi, pour les bien comprendre, il faut nous replacer au berceau de notre histoire, et saisir d'un seul regard la vie entière de la nation. Pour trouver comment s'opèrent les débordements d'un fleuve, il est nécessaire d'en tracer le cours et de remonter jusqu'à sa source.
La réunion de tous les peuples gaulois, de tous les pays compris entre le Rhin et les Alpes, la mer et les Pyrénées, en une seule province romaine; les grandes routes que ce peuple dominateur y pratiqua, et qui en unissaient toutes les parties; la conquête de ce pays par les Francs; l'établissement du vaste empire de Charlemagne, et les assemblées régulières et générales de la nation sous les deux premières races, donnèrent à la France une force d'agrégation et un sentiment de nationalité que les partages et les guerres entre des princes ennemis, et entre les différentes provinces, ont souvent affaibli, mais n'ont pu anéantir entièrement.
La distribution des terres à cultiver, ou des bénéfices concédés pour un temps ou pour la vie, fut une conséquence nécessaire d'un grand territoire conquis par une armée peu nombreuse, et donna naissance à la vassalité. L'application à la race royale des lois qui chez les Francs régissaient la famille produisit le partage égal de la monarchie entre tous les enfants du monarque, et fut une cause de divisions, de crimes, de malheurs et d'anarchie qui affaiblit l'autorité royale. Les bénéficiers en profitèrent pour retenir, au delà du temps prescrit, et sans l'aveu des concessionnaires, les terres qui leur avaient été concédées; et leurs héritiers en conservèrent la possession comme de biens qui leur appartenaient, dès qu'ils remplissaient, comme leurs auteurs, les conditions de la concession. Ainsi les bénéfices et les fiefs donnés à temps et révocables devinrent héréditaires; la vassalité fut immobilisée: elle fut transportée des personnages aux terres. La même cause donna aux délégués des rois pour le gouvernement et la défense du pays, c'est-à-dire aux comtes, aux ducs et autres officiers de la couronne, les moyens d'être indépendants ou de se faire assez redouter pour rendre leurs charges et offices inamovibles, au lieu d'être, comme avant, révocables à volonté. Ils les firent convertir, sous de certaines conditions d'obéissance, en fiefs héréditaires. C'est ainsi que la féodalité prit naissance, et devint la loi des particuliers et la loi de l'État.
L'avénement de Hugues Capet au trône, ou le commencement de la troisième race, marque le plus haut degré du système féodal, et en même temps le plus grand abaissement de l'autorité royale. La France n'était alors qu'un ensemble d'États confédérés entre eux, et régis par la loi des fiefs. La couronne était un grand fief. Mais cependant même alors, au milieu de vassaux ayant tous des intérêts particuliers souvent opposés à ceux de l'État, et de serfs, qui n'étaient rien, celui qui portait cette couronne était le seul qui centralisât dans sa personne les intérêts généraux, et par conséquent le seul qui eût le grand caractère de nationalité; le seul qui par son titre, ses droits, ses pouvoirs, ses devoirs, avait les moyens de former un lien commun, de réaliser cette idée de France qui sous Clovis, sous Charlemagne, et sous le système de vassalité absolue, avait eu autrefois tant de force, mais qui, toute faible qu'elle était, ne s'était pas effacée.
Cette position tendait à augmenter sans cesse l'autorité de ceux qui s'y trouvaient placés, malgré les fautes qu'ils pouvaient commettre. Par la même raison, le pouvoir des grands vassaux, dont les intérêts réciproques étaient divergents, et souvent opposés à ceux de l'État, devait diminuer graduellement, quelque habileté qu'ils missent à le défendre ou à le conserver. On peut renverser par la violence des institutions fortes; mais tant qu'elles existent, on ne peut échapper à leurs conséquences.
L'abolition de l'esclavage personnel, due à la propagation de la morale évangélique, au véritable esprit du christianisme et aux progrès de l'industrie agricole, manufacturière et commerçante, fit surgir une nouvelle classe dans la nation, distincte de celle des nobles et du clergé. Cette classe s'accrut rapidement en nombre et en richesses; et ses efforts pour prendre dans l'État une influence proportionnée à sa puissance réelle amenèrent l'affranchissement des communes et le pouvoir des villes. Les appels successifs en matière de justice remontant jusqu'au roi, introduits par saint Louis et nécessités par la complication des intérêts sociaux, fondèrent la puissance des gens de loi ou des parlements.