Nos rois, en s'appuyant habilement sur les communes et les villes, ou sur le tiers état et sur les parlements, purent lutter avec avantage contre leurs grands vassaux, dont quelques-uns étaient de puissants monarques. Ils ressaisirent ainsi graduellement le pouvoir utile à tous, qu'ils avaient perdu; ils réunirent à la couronne les grands fiefs, qui recueillaient plus d'avantages à se mettre sous leur protection qu'à conserver leur indépendance ou leur allodialité. Ainsi se trouva peu à peu anéantie la féodalité dans ses rapports avec l'autorité royale. Philippe le Bel, par l'établissement des armées permanentes et le droit de battre monnaie enlevé à tous les seigneurs, acheva la ruine du gouvernement féodal.
Ce ne fut donc pas Louis XI, ainsi qu'on l'a dit, qui abattit la féodalité. Lorsque ce roi spirituel, rusé et cruel, parvint au trône, les provinces n'étaient point régies par des pairs du royaume, ni par de hauts barons, ni par les descendants des familles revêtues d'un droit héréditaire, mais par des gouverneurs nommés par l'autorité royale, et révocables à sa volonté. Seulement ces gouverneurs, il est vrai, étaient des princes du sang, des membres de la famille royale, qui avaient profité de l'état de démence de Charles VI et de l'indolence de Charles VII pour se rendre indépendants dans leurs gouvernements. Ce fut contre ces grands et récents usurpateurs que Louis XI eut à lutter. En rendant inamovibles les offices de judicature et de finance, et en les plaçant sous l'inspection et l'autorité des parlements, il restreignit la puissance des gouverneurs; mais en même temps, et sans le prévoir, il créa pour l'autorité royale des obstacles contre lesquels elle devait un jour se briser.
Le tiers état, après s'être en partie affranchi du joug féodal par le secours de la puissance royale, chercha en vain un point d'appui dans les états généraux contre l'envahissement et les abus de cette même puissance. Réduit à ses propres forces, et sans le secours des deux autres ordres, dont les intérêts étaient différents des siens, il ne put jamais parvenir à mettre hors de toute contestation sa part d'influence dans les affaires nationales; ce qui aurait dû être une conséquence des subsides et des subventions en hommes ou en nature accordés par l'organe de ses députés. Mais ses efforts pour acquérir une légitime indépendance furent souvent assez énergiques pour faire pressentir ce qu'on pouvait en redouter. Ce fut alors que les rois employèrent contre le tiers état les parlements, dont ils s'étaient heureusement servis contre la noblesse et le clergé. Les rois flattèrent l'orgueil de ces grandes compagnies judiciaires, en leur conférant en partie les attributions et l'autorité des états généraux, qu'ils redoutaient, et que la progression toujours croissante des taxes aurait forcé d'assembler trop fréquemment. Ainsi s'accrut successivement l'autorité des parlements, et particulièrement celle du parlement de Paris, qui renfermait dans son sein les pairs du royaume, les princes du sang, et les grands dignitaires de la couronne. Ces hautes cours nationales devinrent imposantes pour le monarque même. Toutefois, comme il en nommait les membres, tant que le gouvernement eut de l'énergie, les parlements servirent plutôt d'appui que d'obstacle au pouvoir; mais sous les faibles règnes de Charles IX et de Henri III les parlements cherchèrent leur tour à amoindrir l'autorité royale, pour accroître la leur. Les grands profitèrent alors des divisions qui s'établirent entre le roi et les parlements pour s'efforcer de reconquérir de nouveau l'indépendance qu'ils avaient perdue; et le tiers état inclina tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre de ces partis, selon qu'il avait plus à espérer ou à redouter des uns ou des autres. Les progrès de la réforme religieuse, qui augmentèrent encore les causes de discorde, et le fanatisme, en secouant ses torches sur ces matières inflammables, achevèrent de tout embraser. L'autorité royale, craignant de lutter à force ouverte, chercha à tromper et à diviser, et devint cruelle par peur. Un roi habile et victorieux, joignant l'énergie à la prudence, parvint à comprimer les éléments de trouble et de désordre, mais ne les anéantit pas. A la mort de Henri IV, et pendant la régence de Louis XIII, les grands, les gouverneurs de province, et les parlements, s'emparèrent de nouveau, à leur profit, des plus importantes attributions de l'autorité royale, au détriment du tiers état et des libertés publiques. Mais Richelieu parut.
Rendre à la couronne sa dignité et au pouvoir royal sa force et son action fut l'œuvre de Richelieu. Jamais on ne vit à la tête d'un grand État un génie plus digne de le gouverner. Le despotisme est une forme de gouvernement qui répugne à la raison; la cruauté est sa compagne, et la terreur son moyen. Pour s'établir et se maintenir, il lui faut faire une continuelle violence à la nature humaine; mais le médecin emploie aussi le poison pour sauver la vie à son malade, et le régime auquel il le contraint serait mortel pour celui qui jouirait d'une santé robuste. La première loi de l'homme d'État est de ne pas laisser périr l'État; et avant de condamner en lui le despote il faut se demander s'il a pu éviter de le devenir. Richelieu pouvait-il sauver la France, la maintenir dans son intégrité, et y faire triompher sur tous les principes destructeurs le principe de la nationalité, qui n'y était plus représenté que par la personne du roi, sans faire dominer par-dessus toute autre puissance la puissance royale? Telle est la question. Or, en examinant la situation du royaume à cette époque on reconnaîtra que toutes les autorités autres que celle du roi étaient usurpées, illégales, divergentes et oppressives. L'autorité royale était la seule régulatrice, la seule légitime, la seule protectrice, la seule conservatrice. Peut-être pourra-t-on penser que contre l'anarchie des pouvoirs Richelieu eût pu trouver un remède efficace dans l'imposante autorité des états généraux; ce serait mal connaître la situation de la France à cette époque. Les états généraux, s'il les avait assemblés, eussent été sous l'influence des princes et des grands, alors maîtres de toutes les provinces, commandant dans toutes les forteresses; leurs résolutions eussent accru le pouvoir des classes privilégiées, diminué l'autorité royale, et rendu encore plus insupportable le joug qui pesait sur le peuple ou le tiers état.
Du moins, dira-t-on encore, Richelieu aurait pu s'appuyer sur les parlements, et surtout sur celui de Paris, où siégeaient les princes du sang et les pairs de France, et par là, sous des formes plus convenables à une monarchie limitée, exercer un pouvoir plus légal que son despotisme farouche. Cela eût été possible, en effet, si les parlements avaient pu être restreints à leur fonction primitive, celle de rendre la justice, et aussi à celle que les rois leur avaient conférée, d'enregistrer les impôts; s'ils s'étaient contentés du droit, si utile, de faire des remontrances, le seul que l'usage et les ordonnances leur avaient donné dans les attributions législatives; mais en l'absence des états généraux ils voulaient être substitués à leur autorité. Ainsi que je l'ai déjà remarqué, les offices de finance avaient été rendus inamovibles, aussi bien que les offices de judicature; et ceux qui les possédaient, et dont le nombre se montait à plus de quarante mille chefs de famille, puissants par leurs richesses, étaient unis d'intérêt avec les parlements sous la juridiction desquels ils se trouvaient placés; tous étaient des membres ou des clients des familles parlementaires. Richelieu ne pouvait donc se flatter d'être secondé par les parlements dans sa régénération administrative. Ces compagnies se seraient, au contraire, opposées aux actes de vigueur qui étaient indispensables pour réprimer les abus, soulager les peuples, faire ployer les grands sous le joug des lois, et fonder un gouvernement régulier. Trop d'intérêts particuliers s'opposaient à l'intérêt général pour qu'on pût espérer que ce dernier prévalût, si l'on était assez imprudent pour établir entre eux et lui un conflit. Richelieu n'avait d'autre moyen que de saisir le pouvoir par lui-même, et sans le secours d'aucune autre force que celle du sceptre royal. Il y était contraint par sa position, lors même qu'il n'y aurait pas été enclin par son caractère. En politique on ne peut jamais isoler le passé du présent; et c'est en se pénétrant des conditions que l'un et l'autre nous imposent, que l'on peut parvenir à dominer l'avenir. La création des intendants de province fut de la part de Richelieu une innovation hardie, par laquelle il affaiblit l'autorité des gouverneurs en la partageant, ou plutôt en lui ôtant ses plus solides appuis, la levée des impôts et l'administration des finances. Il ne s'en tint pas là. Les gouvernements des provinces furent donnés à des hommes de son choix, et qu'il eut soin de prendre dans des rangs moins élevés que les Condé, les Montmorency, les d'Épernon, les Vendôme, et autres seigneurs riches et puissants, et par conséquent très-insubordonnés: ceux-ci étaient parvenus à faire de ces grandes charges des portions de leur patrimoine particulier et des apanages de leur famille, quoiqu'elles fussent de droit à la discrétion du monarque. Richelieu détruisit la hiérarchie financière, et l'influence que les parlements exerçaient par elle. Il sépare habilement les affaires judiciaires de celles qui étaient administratives. Les charges des trésoriers et des élus, qui étaient héréditaires, furent abolies. Ils furent remplacés par des intendants de justice, de police et de finance, nommés par le roi et révocables à volonté.
Contre l'opposition et les clameurs d'une si grande multitude de personnages qu'il ruinait, par un changement subit et par une banqueroute inique; contre les complots et la fureur des grands, qu'il privait d'une autorité illégitimement acquise, mais en quelque sorte consacrée par le temps, Richelieu lutta avec des armes terribles. Il foudroya pour gouverner, mais enfin il gouverna. Partout il établit l'ordre et la sécurité et les bienfaits d'une administration vigilante et sévère; sous lui la France fut calme, forte, glorieuse et redoutée.
Il mourut admiré et abhorré. Les peuples, satisfaits d'être délivrés d'un joug aussi pesant, obéirent avec joie à la reine régente. Les courtisans furent d'abord enchantés de son gouvernement. Il ne leur refusait rien. Il semblait, a dit l'un d'eux, qu'il n'y eût plus que quatre petits mots dans la langue française: «La reine est si bonne[ [234]!» Les prisons d'État s'ouvrirent; les attributions des parlements furent respectées; les princes du sang et les grands furent réintégrés dans leurs commandements. Ce fut pendant quelque temps un concert unanime de louanges et de continuelles actions de grâces. Mais lorsque les princes et les parlements voulurent, comme avant Richelieu, participer à la direction générale de l'État, et surtout à la distribution des places et des faveurs, on fut tout surpris de trouver de la résistance dans la reine régente. On se scandalisa de lui voir manifester la volonté de gouverner. Dans toutes les tentatives qu'elle fit alors pour retenir un pouvoir qu'on envahissait, ou ressaisir celui qu'elle avait imprudemment laissé échapper, on ne voulait voir que la continuation du système odieux de Richelieu. L'exaspération s'accrut au plus haut degré lorsqu'on la vit donner toute sa confiance à un étranger, à un cardinal, à une créature de Richelieu. A ce triple titre, Mazarin était également odieux aux grands, aux parlements, à la bourgeoisie. Le pouvoir, que l'habitude avait fait considérer comme absolu, fut donc attaqué par ces trois partis simultanément; mais, malgré la crainte de l'ennemi commun, qui les unissait, ces partis n'en avaient pas moins une origine et des conditions d'existence différentes, et par conséquent aussi des intérêts différents. Les grands voulaient exercer la puissance en se plaçant au-dessus des lois; le parlement, augmenter la sienne par les lois; les bourgeois, établir la leur aux dépens des lois; à leurs yeux elles étaient abusives, et le pouvoir leur semblait oppresseur. Tous les partis, pour arriver à leur but, avaient recours à la violence ou en empruntaient le secours. Les grands voulaient contraindre le pouvoir à se mettre sous leur direction, afin qu'il ne fût exercé qu'à leur profit. Pour y parvenir, ils faisaient alliance avec le parlement, avec le peuple, avec l'étranger. Tout moyen leur était bon: ils n'avaient de crainte pour aucun péril, de répugnance pour aucun crime. Les parlements, plus scrupuleux, mais non moins passionnés, se servaient habilement des lois, dont ils se déclaraient les protecteurs, pour justifier leurs prétentions et satisfaire leur ambition. Le peuple inclinait toujours pour le parti qui annonçait vouloir le protéger contre l'oppression, alléger ses souffrances, et lui assurer ses franchises. Mais, sans organisation, sans expérience de sa force, il ne pouvait rien par lui-même, et recherchait l'appui des grands, ou du parlement, ou de l'autorité royale. Telle était la position de cette dernière, que quand elle se livrait aux grands, elle était toujours certaine de les mettre de son côté et de les détacher du parlement et du peuple; quand elle se plaçait sous l'égide du parlement, les grands, qui tenaient les citadelles et le gouvernement des provinces, se liguaient contre elle, et conspiraient avec l'étranger pour lui faire la guerre. De là tant de changements de parti et d'intrigues contraires; ce qui ne prouve pas, comme l'a dit Voltaire, qu'on ne savait ni ce qu'on voulait ni pourquoi on était en armes. On le savait très-bien. Les intérêts généraux sont stables; les résolutions et les actions qu'ils nécessitent sont toujours les mêmes. Pour les servir, on ne peut aspirer qu'à un seul but, le bien public. Les moyens de l'atteindre sont dans tous les temps les mêmes: l'ordre, l'économie, la justice, le désintéressement, la fermeté, la vigilance, la droiture. Mais les intérêts privés varient sans cesse, comme les destinées particulières: ceux du lendemain ne sont pas toujours ceux de la veille; le but qu'on a atteint devient un moyen pour arriver à un but plus éloigné, détourné, ou même opposé. Jamais l'ambition et la cupidité ne s'arrêtent; elles ne peuvent réussir qu'en se déguisant, et comme elles savent que de toutes les formes qu'elles empruntent, celle de l'intérêt public contribue le plus à leur succès, elles n'épargnent rien pour le simuler. Cependant, au fond, elles leur sont presque toujours opposées, et il leur arrive souvent de travailler contre elles-mêmes et de servir cet intérêt contre lequel elles conspirent. La nécessité de dérober leurs secrets aux yeux de la multitude, dont la coopération leur est nécessaire, les y contraint. De là les changements de masque des hommes d'État, les contradictions que nous remarquons dans leurs actions et leurs discours, au milieu des tourbillons de la guerre civile et du tumulte des partis.
Nous voyons dans la Fronde Condé faire la guerre au parlement et au peuple, et assiéger Paris pour le roi; puis ensuite se mettre du côté du peuple et du parlement pour défendre Paris contre la cour. Pensez-vous que dans le premier cas il ait, sujet fidèle, été animé par le désir de rétablir l'autorité royale contre des sujets rebelles? que dans le second, citoyen généreux, il se soit dévoué pour soutenir les droits du peuple contre les oppressives usurpations d'un ministre? Nullement. Le but où tend Condé est toujours le même, quoique les moyens qu'il emploie soient différents: il ne veut qu'arracher le pouvoir à Mazarin, pour l'exercer à sa place.
Ce n'est pas seulement parce que la duchesse de Longueville est belle, que Turenne et La Rochefoucauld se disputent si ardemment ses faveurs; mais c'est parce que, par son esprit et l'énergie de son caractère, elle a un grand ascendant sur son mari et sur son frère le grand Condé, et qu'après la chute de Mazarin on croit déjà voir Condé à la tête du gouvernement[ [235]. Pourquoi le coadjuteur change-t-il si souvent de parti? pourquoi cherche-t-il à les brouiller entre eux et à négocier avec tous? pourquoi, malgré sa fougue apparente, ménage-t-il à la fois la régente, le parlement, la Fronde, le pape et les jansénistes? C'est qu'ayant reconnu la nullité du grand Condé hors du champ de bataille, celle du duc d'Orléans sur tous les points, il se croit plus d'esprit et de talent que Mazarin, qu'il a l'espoir de le remplacer, et qu'il veut aussi obtenir le chapeau de cardinal. Par là il se trouve forcé à seconder tour à tour ceux qui voulaient renverser le premier ministre et ceux qui voulaient soutenir la régente, c'est-à-dire tous les partis contraires. S'il se montre si assidu auprès de mademoiselle de Chevreuse, cette beauté si peu spirituelle; s'il lui sacrifie deux de ses maîtresses, c'est qu'il a besoin de sa mère, son seul intermédiaire auprès de la reine. Ce n'était donc pas l'amour, comme le dit Voltaire, qui faisait et défaisait les cabales. L'amour, si on peut profaner ce nom pour des liaisons de cette nature, n'était dans la Fronde que le serviteur de l'ambition et l'esclave de la sédition. Sans doute cette guerre de la Fronde ne fut ni aussi longue ni aussi sanglante que celle de la Ligue. Le fanatisme n'avait pas séparé une même nation en deux peuples différents, dont chacun ne voyait de salut que dans la destruction de l'autre; on ne voulait point détrôner un roi, changer une dynastie, mais chasser un ministre, ou lui arracher des concessions. On le poursuivait plutôt par le ridicule que par la haine. En vain le parlement appela sur lui, par un arrêt, le fer des assassins, il ne s'en trouva point. Mais la verve des chansonniers et des poëtes satiriques, le cynisme injurieux des auteurs de libelles, ne tarissaient point sur son compte. La presse suffisait à peine pour reproduire les nombreux pamphlets dont il était l'objet. Cependant cette guerre civile ne se passa point non plus sans qu'il y eût du sang de répandu sur les champs de bataille, ni sans quelques actes de cruauté. La religion aussi, quoiqu'elle ne jouât pas, comme au temps de la Ligue, le principal rôle dans les discussions qui se produisaient, n'y était pas non plus étrangère; et c'est ici le lieu de faire connaître la nouvelle secte qui venait de s'élever au sein de l'Église catholique, et son influence sur les événements de cette époque.
La réforme de Luther avait non-seulement détaché des papes une grande portion de l'Église, mais elle avait aussi éclairé celle qui leur était restée fidèle. Les plus fervents catholiques, en repoussant les dogmes des protestants, leurs interprétations de l'Écriture et des mystères, n'avaient pu s'empêcher d'approuver leurs efforts pour combattre les abus contraires à l'esprit de la religion, et d'admirer le courage, la science et l'habileté qu'ils avaient déployés dans cette lutte. Le pouvoir que les papes avaient usurpé semblait aux évêques attentatoire à leur autorité. Ils avaient vu avec peine la cour de Rome, après que les moyens sanglants de l'inquisition eurent été usés ou repoussés dans plusieurs pays, se créer un nouvel appui dans un corps religieux, organisé d'après le principe le plus absolu de l'obéissance passive; sorte de milice répandue partout, placée en dehors de la hiérarchie ecclésiastique, ou à côté d'elle, et ne pouvant être dominée ni restreinte par les moyens qui lui sont propres; sans attributions spéciales; s'adaptant à tout, dominant partout, et paraissant partout obéir. On trouvait que cet ordre, et par conséquent Rome, qui l'approuvait et le soutenait, avait dans ses livres corrompu la pureté de la foi, pour l'accommoder aux relâchements du siècle et servir ses ambitieux desseins. Des esprits religieux et rigides croyaient donc s'assurer des moyens de salut en ne reconnaissant dans les papes que l'autorité qui leur était attribuée par les constitutions de l'Église; en redonnant aux doctrines des Pères de l'Église, et surtout à celles de saint Augustin, l'ascendant que leur avaient fait perdre des doctrines contraires. Des théologiens renommés, Edmond Richer, syndic de la Sorbonne, et Michel Bains, professeur à Louvain, avaient publié, dans ce but, des livres qui, comme on devait s'y attendre, furent condamnés à Rome[ [236]. Ces condamnations ne servirent qu'à augmenter le nombre des prosélytes à la cause qu'ils défendaient. Deux hommes liés par l'amitié la plus intime, Duverger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, et Jansenius, évêque d'Ypres, entreprirent de rassembler sous un même drapeau tous ces généreux sectaires, d'en augmenter le nombre, de les discipliner, et de faire en sorte qu'ils ne consumassent point inutilement leurs forces en efforts individuels. Le premier employa pour y parvenir un talent de persuasion auquel rien ne résistait, pas même les geôliers chargés de le garder dans la prison où il fut confiné. Doué d'une prodigieuse activité, il entretint une vaste correspondance, qui étendait au loin l'empire qu'il exerçait sur les esprits. Jansenius, son ami, avec plus d'érudition et une plus grande force de tête, donna les moyens de tirer des nombreux in-folio de saint Augustin un corps de doctrines conforme aux idées et aux principes des réformateurs. Son livre publié, en 1640, sous le titre d'Augustinus devint l'évangile de la nouvelle secte. C'est ce livre dont Nicolas Cornet, docteur de Sorbonne, prétendit avoir résumé les principes en cinq propositions, qu'on fit condamner par la cour de Rome; acte imprudent et impolitique, qui ne fit qu'augmenter le mal auquel on voulait remédier, et qui devint, dans ce siècle et dans le suivant, la source d'interminables discussions, de débats insensés et de déplorables persécutions.