Ainsi naquit la secte des jansénistes, en haine des jésuites, en opposition avec Rome, mais qui cependant aspirait à être le plus ferme soutien de Rome et du catholicisme, si Rome, cédant avec les progrès du temps et lui accordant ce qu'elle exigeait, eût voulu la seconder dans ses pieux desseins.

Les principaux points de leurs doctrines étaient que la juridiction ecclésiastique appartient essentiellement à toute l'Église; que les évêques n'en étaient que les ministres; qu'elle devait être exercée par les conciles assemblés, où les papes n'avaient que le droit de présidence[ [237]. Ils prétendaient aussi donner à la morale et aux actions humaines un mobile unique et divin, et ils soutenaient que l'homme ou le pécheur ne peut rien sans la grâce, c'est-à-dire sans l'intervention divine; qu'il doit avant tout s'efforcer de l'obtenir par un pur amour de Dieu, dépouillé de tous motifs humains, même les plus louables. Selon eux, les justes ont besoin, pour accomplir les commandements de Dieu, et même pour prier sincèrement, que la grâce efficace détermine invariablement leur volonté; et cette grâce dépend de la pure miséricorde de Dieu.

Cette doctrine paraît en effet être celle de saint Augustin, que Bossuet appelle le plus éclairé et le plus profond des docteurs. Mais de la manière dont elle était développée et expliquée par la nouvelle secte, elle conduisait au fatalisme, et était contraire aux dogmes de l'Église; et les théologiens qui l'avaient adoptée ne pouvaient échapper aux conséquences qu'elle présente contre le libre arbitre ou l'indépendance de la volonté de l'homme, principe fondamental et incontesté dans la religion chrétienne.

Des maximes sévères de piété, une plus grande exaltation religieuse, résultaient de ces dogmes ou en étaient déduites par la secte. Aussi Bossuet, qui se rapprochait des jansénistes par ses doctrines sur le pouvoir du pape, sur la nécessité de le restreindre et sur l'indépendance des évêques, se montre-t-il effrayé de l'absolutisme des doctrines de la nouvelle secte, «qui font paraître, dit-il, la religion trop pesante, l'Évangile excessif, et le christianisme impossible[ [238].» Madame de Sévigné, liée avec les chefs des jansénistes, et qui inclinait pour leurs opinions, mais dont la raison et le bon sens s'accommodaient peu de leurs subtilités, leur demandait de vouloir bien, par pitié pour elle, épaissir un peu la religion, qui s'évaporait à force de raisonnements[ [239].

Cependant, à une époque où les combats répétés contre la réforme avaient, ainsi que je l'ai remarqué, donné aux idées religieuses un grand empire sur les esprits, la doctrine des jansénistes, malgré ses erreurs, par la base toute divine de sa morale, par l'enchaînement des principes et des conséquences, par les garanties qu'elle semblait donner contre les abus de la cour de Rome, était singulièrement propre à plaire aux âmes généreuses, aux hommes instruits et aux caractères énergiques. Elle se conciliait par son austérité même ceux que le monde avait entraînés dans de grands désordres, parce qu'elle semblait leur offrir des moyens plus certains de réparer en peu de temps les souillures de leur vie passée. Enfin, elle plaisait à la généralité des esprits, parce qu'elle établissait dans les matières religieuses ce droit d'examen et de résistance à l'autorité que l'on réclamait alors avec tant de chaleur pour les matières politiques. Il est des temps où les peuples supportent encore plus patiemment l'esclavage du corps que celui de la pensée.

Aussi le gouvernement ouvrit de bonne heure les yeux sur les dangers de cette nouvelle secte. Duverger de Hauranne fut persécuté et emprisonné par Richelieu, ce qui augmenta encore le nombre de ses prosélytes.

Sous le règne suivant les disciples de l'abbé de Saint-Cyran, par leur union avec les religieuses de Port-Royal, alors gouvernées par une abbesse du plus grand mérite, Angélique Arnauld, acquirent la consistance d'un parti. Il était peu nombreux, mais très-respectable par les vertus, par les talents et la renommée de ceux qui le composaient. Ils s'étaient tous retirés dans un vallon sauvage et agreste, entouré de forêts et de marécages, à six lieues de Paris, près du village de Chevreuse. Les religieuses de Port-Royal avaient eu autrefois leur couvent dans ce vallon. Elles l'avaient depuis transporté à Paris; mais elles l'y rétablirent de nouveau lorsque les disciples de l'abbé de Saint-Cyran et de Jansenius, qui la plupart étaient leurs frères, leurs parents ou leurs directeurs, eurent converti, par la culture et des travaux bien dirigés, ce vallon marécageux et malsain en un délicieux Élysée orné d'habitations charmantes. Ces solitaires formèrent, à la manière des anciens Pères du désert, dans leurs asiles champêtres, une espèce de communauté où chacun d'eux avait un emploi. Ils étaient jardiniers, maçons, vignerons, garde-chasse, laboureurs, aussi bien que prédicateurs, prêtres ou auteurs. Toujours étroitement unis entre eux, sincères dans leur renoncement au monde, convaincus de la sainteté de leur doctrine, regardant comme un devoir impérieux de leur conscience de chercher à la propager, ils étaient prêts à supporter tous les genres de persécution plutôt que de se résoudre à faire aucune concession qui pût y porter atteinte. Ils considérèrent qu'ils rempliraient un double but, celui de se faire des prosélytes et d'être utiles à la société, s'ils se dévouaient à l'instruction de la jeunesse. Ils ouvrirent donc une école, qui fut d'abord peu nombreuse, mais qui bientôt augmenta rapidement. Ils publièrent pour leurs élèves des traités élémentaires dans diverses branches des connaissances humaines, qui chacun dans leur genre sont restés des chefs-d'œuvre. L'admiration qu'ils inspirèrent leur fit des partisans de tous ceux qui s'étaient acquis quelque renommée dans les lettres[ [240].

Des esprits aussi levés, des hommes aussi indépendants, d'une aussi grande austérité, unis pour la réforme des mœurs, ne pouvaient manquer de s'attirer la haine et la colère d'un gouvernement dissipateur. Ils avaient donc pour amis, ou pour partisans déclarés ou secrets, tous ceux qui, par quelque motif que ce fût, formaient opposition au ministre; tous ceux qui, par intérêt ou par zèle pour le bien public, aspiraient à réformer les abus qui déshonoraient l'Église ou appauvrissaient l'État.

Ainsi, quoique les solitaires de Port-Royal eussent l'air de ne vouloir prendre aucun parti dans les dissensions civiles, et que, fidèles aux préceptes de l'Évangile, ils se montrassent soumis aux autorités dans tout ce qui était étranger au culte, cependant ils étaient liés avec tous les chefs de la Fronde et détestés à la cour à l'égal des frondeurs. Par une alliance nécessaire de la religion avec la politique, tout janséniste était frondeur, tout frondeur était disposé à devenir janséniste. Les uns et les autres aspiraient également à réformer l'État et l'Église, dont alors on ne séparait pas les intérêts. Le cardinal Mazarin avait d'ailleurs approuvé la bulle du pape qui condamnait Jansenius, et il favorisait les jésuites; tous les jansénistes étaient par cette seule raison ligués contre ce ministre, et enclins à favoriser les frondeurs.

Le cardinal de Retz, qui gouvernait le diocèse de Paris comme coadjuteur de son oncle, malade et incapable, avait sous sa juridiction le couvent de Port-Royal. Il se trouvait avoir avec les jansénistes une trop grande conformité de but, pour ne pas leur être favorable; et il était trop habile pour ne pas tirer parti de l'influence que leur donnaient leur vertu et leurs grands talents. Par eux il gouvernait les curés de Paris, qui presque tous avaient embrassé les dogmes de la nouvelle secte; et l'ascendant que les curés avaient alors sur le peuple lui servait à soulever ou à calmer à son gré les flots de la sédition[ [241].