Cependant l'alliance que les chefs de faction formaient avec les jansénistes était souvent peu durable. Les premiers se gouvernaient par des intérêts variables, les seconds par des principes inflexibles. Les premiers étaient des hommes agités par toutes les passions mondaines, les seconds n'aspiraient qu'à la propagation de leur croyance: mais la piété n'éteignait point en eux l'orgueil, le plus indomptable des vices de l'homme, parce qu'il est le seul assez habile pour revêtir des formes qui font méconnaître sa nature, le seul assez audacieux pour s'asseoir à côté de la vertu. Les jansénistes, comme les jésuites, leurs adversaires, regardaient comme un devoir, pour le succès de leur prosélytisme, de ne pas rester étrangers aux agitations de la politique et aux révolutions de l'État. Ils avaient même à cet égard un avantage sur les jésuites: ils ne s'étaient point cloîtrés; ils n'avaient formé aucun vœu, prononcé aucun serment, contracté aucun engagement, ni fait aucune promesse d'obéissance envers des supérieurs. Ceux d'entre eux qui s'étaient condamnés à la retraite, les solitaires de Port-Royal, étaient restés séculiers; la plupart avaient joué des rôles importants sur la scène du monde; et on pouvait dire que s'ils s'étaient retirés volontairement des premiers plans, ce n'était pas pour rompre toute liaison avec les acteurs qui s'y trouvaient, mais pour former un aparté. Là ils ne s'occupaient que d'un seul point, et, comme tous les sectaires, entraînés par une idée fixe, ils agréaient ou repoussaient les actions et les sentiments, selon qu'ils étaient favorables ou contraires à leur projet de réforme. Comme alors les hommes changeaient souvent de parti, et que les partis eux-mêmes variaient dans leur but et dans leurs moyens, tantôt combattant contre le gouvernement, tantôt s'alliant avec lui, les jansénistes se trouvaient fréquemment avoir pour ennemis les mêmes hommes qui avaient été leurs partisans les plus déclarés, et pour amis ceux qui s'étaient montrés leurs plus violents persécuteurs. Ces continuelles péripéties ajoutaient encore à la complication, déjà si grande, des intrigues multipliées de ce singulier drame politique.

Pour bien comprendre comment les grands pouvaient, à cette époque, changer si souvent de bannière, et faire tourner subitement les partis au gré de leurs intérêts, il faut se reporter à la composition de la société telle qu'elle était alors en France. La féodalité du siècle de Hugues Capet avait depuis bien longtemps disparu de la constitution de l'État; mais elle existait encore dans les lois privées, dans les priviléges particuliers, et encore plus dans les mœurs, qui survivent longtemps à la destruction des lois. Toutes ces causes faisaient de la noblesse un peuple à part. Louis XI et ensuite Richelieu avaient bien pu comprimer les grands, et leur ôter le pouvoir de porter leurs mains sur le sceptre; mais ils n'avaient pu faire qu'il n'y eût des grands, ils n'avaient pu leur enlever ni leurs vastes domaines, ni la vénération attachée à leurs noms; ils n'avaient pu empêcher que leurs vassaux, les membres de leurs familles, les nobles des provinces où ils tenaient un si grand état, ne continuassent, par intérêt comme par habitude, à se grouper autour d'eux, ne se plaçassent sous leur protection, n'obéissent à leurs ordres, ne se fissent un honneur de les servir. Sans doute les progrès du commerce, du luxe et de l'industrie avaient beaucoup diminué cette triple influence des richesses territoriales, du rang et de la naissance; cependant elle était encore très-puissante à cette époque. Rien n'est plus commun, dans les mémoires de ce temps, que de lire au sujet de personnages nobles et titrés, qu'ils étaient ou avaient été domestiques de tel prince, de tel duc, de tel maréchal; ce qui signifie seulement qu'ils avaient ou avaient eu un emploi dans leurs maisons. Dans les moments de péril et de crise, il suffisait au coadjuteur, au duc de Longueville, ou à tel autre individu de ce rang, d'écrire dans les provinces où leurs terres étaient situées pour faire arriver aussitôt dans la capitale deux ou trois cents gentils-hommes qui leur servaient d'escorte, et qui étaient prêts à se battre pour eux aussitôt qu'ils en auraient reçu l'ordre[ [242]. Il leur importait peu de quel parti était leur chef, quelle cause il avait embrassée. La fortune de tous dépendait de lui; c'est à sa fortune qu'ils s'attachaient. Quand ils l'abandonnaient, ils renonçaient en même temps à sa protection et au soutien qu'ils pouvaient prétendre de tous ceux qui lui appartenaient; et alors c'était presque toujours pour se placer comme client obéissant et soumis sous un patron plus puissant, ou dont ils espéraient davantage. Ils entraînaient en même temps dans leur défection tous les nobles qui leur étaient subordonnés, ou qui se trouvaient sous leur dépendance immédiate. Un noble était donc habitué à n'avoir point d'autre opinion que celle de son chef. Il ne pouvait rester isolé, sans protecteur et sans compagnons d'armes, sans serviteurs, comme un vilain ou un bourgeois, qui à ses yeux, quelque riche qu'il fût, était sans seigneur, et par conséquent sans honneur. Son honneur à lui, il le plaçait dans sa servitude; c'était la preuve de sa noblesse, la marque de sa puissance, le signe de son crédit.

C'est ainsi que toutes les branches de la famille de Sévigné reconnaissaient alors pour protecteur et pour chef Gondi, archevêque de Corinthe, coadjuteur de l'archevêque de Paris, et oncle du mari de madame de Sévigné. Sa naissance, son rang, ses richesses, le pouvoir dont il était revêtu comme seul administrateur du premier diocèse du royaume, comme l'homme le plus populaire de Paris, comme un des chefs de la Fronde, le rendaient un des personnages les plus importants de l'État. Ses grands talents lui donnaient d'ailleurs un irrésistible ascendant sur tous ceux qui l'approchaient. Le chevalier Renaud de Sévigné, qui habitait une maison dans la cour extérieure de Port-Royal[ [243], et le marquis de Sévigné[ [244] se trouvèrent donc, par le coadjuteur, nécessairement enrôlés sous les drapeaux de la Fronde, et imbus de la doctrine des jansénistes. Par les mêmes causes, la jeune marquise de Sévigné, qui aimait son mari, qui goûtait fort l'esprit, l'éloquence, le caractère aimable, et les vertus domestiques (car il en avait) du coadjuteur, devint frondeuse et janséniste[ [245].

Cependant le cardinal Mazarin, malgré la haine et l'opposition des partis, faisait preuve d'une grande étendue de vue et d'une rare habileté dans le gouvernement. C'est en 1648, l'année même où l'emprisonnement de Broussel avait donné lieu à la journée des Barricades, qu'il consomma le grand ouvrage de la paix de Munster, si avantageuse à la France. Mais il avait laissé dilapider les finances par Particelli Emeri, Italien comme lui; et il acquérait, en vendant les grâces de la cour, une fortune immense et honteuse.

La reine, après la journée des Barricades[ [246], s'était retirée à Ruel, chez la duchesse d'Aiguillon[ [247]. La déclaration du 24 octobre satisfit le parlement et sembla tout apaiser, et fut comme un traité de paix, qui ramena la reine à Paris[ [248]. Elle y revint le 21 octobre, et y fut bien reçue; mais cette paix qui avait été conclue ne devait être qu'une courte trêve. Le parlement, qui avait obtenu des garanties de liberté, était seul intéressé à la maintenir. L'orgueil d'Anne d'Autriche s'indignait d'avoir été obligée de céder[ [249]. Les princes du sang, c'est-à-dire le duc d'Orléans, Condé, le duc de Bouillon, étaient mécontents que la cour eût accepté des conditions qui ne leur laissaient aucune influence. Le coadjuteur, chef de la Fronde, et les jeunes membres du parlement avec lesquels il était d'accord, et qui formaient la force de son parti, étaient déterminés à ne point souffrir que les rênes du gouvernement fussent abandonnées à Mazarin. Ils étaient les moins satisfaits de tous, les moins disposés au repos; de sorte que les satires, les épigrammes, les chansons contre le ministre, et même contre la reine, recommencèrent de nouveau. On inspira des craintes au peuple, au sujet de quelques troupes qu'on avait fait approcher. Le parlement, s'apercevant que la déclaration n'était pas exécutée, recommença ses assemblées et ses remontrances; et tout faisait présager une nouvelle crise[ [250].

CHAPITRE XIII.
1648-1649.

Madame de Sévigné accouche d'une fille.—Conjectures sur le lieu de sa naissance.—Date du séjour de madame de Sévigné au château de Ferrières; son retour à Paris.—Elle y trouve Marigny.—Impromptu qu'il fait pour elle.—Brusqueries et mauvais procédés du marquis de Sévigné envers sa femme.—Bussy devient le confident des deux époux.—Sentiments de madame de Sévigné pour son cousin.—Il conçoit l'espérance de la séduire.—Fuite de la cour à Saint-Germain.—Bussy est obligé de la suivre.—Commencement de la première guerre de Paris.—Le marquis de Sévigné se rend en Normandie.—Rôle qu'il joue dans cette guerre.—Le chevalier Renaud de Sévigné est employé par le coadjuteur.—Bussy réclame auprès du ministre l'argent qui lui est dû.—Il sert avec zèle le parti du roi.—Il envoie à Paris pour ramener ses chevaux.—Il écrit à sa cousine.—Lettre de Bussy à madame de Sévigné.—Bussy se trouve à l'attaque du pont de Charenton.—Il envoie réclamer les chevaux qu'on lui avait pris.—Madame de Sévigné s'emploie pour lui, et lui répond.—Autre lettre de Bussy à madame de Sévigné.—Paix conclue entre la cour et le parlement.—Bussy veut rentrer dans Paris, et manque d'être assommé à la barrière.—Il repart de Paris.—Condé, mécontent, lui donne des ordres, qu'il fait exécuter par son maréchal des logis.—Bussy se rend en Bourgogne; il y trouve Condé, qui l'oblige à partir pour l'armée.—Bussy insatiable d'intrigues galantes.—Pendant son séjour au Temple, Bussy fait sa cour à une jeune personne, et s'en fait aimer.—Forcé de la quitter, il lui écrit de l'armée.

Pendant toute cette orageuse année de 1648, qui vit commencer les troubles précurseurs de la guerre civile, madame de Sévigné avait été retenue par son mari loin de la capitale; elle était accouchée d'une fille, celle-là même qui devait remplir une si grande place dans son existence, et devenir pour elle la source de tant de tendresse, d'inquiétudes, de plaisirs et de tourments. Les noms de baptême donnés à cette enfant, devenue, sous le nom de Grignan, plus célèbre par les lettres de sa mère que par l'antique noblesse de celui qu'elle épousa, furent Françoise-Marguerite. Le jour précis et le lieu de sa naissance ne sont pas connus avec certitude. Tout porte à croire cependant que mademoiselle de Sévigné est née à la terre des Rochers. Nous avons vu que madame de Sévigné se trouvait encore à l'abbaye de Ferrières le 15 novembre. Elle revint à Paris à la fin de ce même mois: elle y trouva toute la cour. La reine régente, accompagnée du roi son fils, avait fait son entrée dans la capitale, la veille de la Toussaint, au bruit des acclamations de joie de tout le peuple[ [251].

Madame de Sévigné retrouva encore à Paris son cousin Bussy et le gai et spirituel Marigny. Il revenait de Suède[ [252]. Aussitôt après son retour, le coadjuteur s'était empressé de se l'attacher; il employait utilement sa muse joviale, burlesque et populaire, à ridiculiser tous ceux qui se montraient contraires à ses projets[ [253]. Marigny, le 1er janvier 1649, envoya, sous le titre d'étrennes à la marquise de Sévigné, pour lui souhaiter la bonne année, les vers suivants, écrits dans ce mauvais style grotesque si fort à la mode alors: