Le duc de Longueville se rendit en Normandie. Il était le gouverneur de cette province, et il voulait la faire déclarer contre la cour et pour la Fronde. Il emmena avec lui un grand nombre de gentils-hommes, et entre autres le marquis de Sévigné, dont les hauts faits les plus remarquables dans cette guerre furent, si l'on en croit le spirituel Saint-Évremond, d'avoir su en mainte occasion faire rire son altesse le gouverneur par ses quolibets et son esprit goguenard[ [257]. Son oncle Renaud de Sévigné joua un rôle plus important. Le coadjuteur lui donna le commandement du régiment qu'il fit lever à ses frais pour la défense de Paris; et comme Gondi avait aussi le titre d'archevêque de Corinthe, on nomma le régiment que commandait Renaud de Sévigné, le régiment de Corinthe. Quand ce corps eut été battu dans une sortie, les royalistes appelèrent cette déroute la première aux Corinthiens, plaisanterie qui fit rire les frondeurs eux-mêmes[ [258]. Renaud de Sévigné fut encore employé par le coadjuteur dans quelques-unes des nombreuses négociations qu'on pouvait dire être continuelles en ces temps de trouble, où l'on ne se déclarait presque jamais pour un parti sans offrir en même temps des conditions, pour prix de sa défection, au parti contraire. Renaud de Sévigné fut pendant la Fronde considéré comme un personnage assez notable pour que le cardinal de Retz, dans une de ses conférences avec la reine et Mazarin, ne voulût point faire sa paix avec la cour sans le comprendre au nombre de ceux pour lesquels il réclamait des indemnités pécuniaires[ [259]. Il demandait pour lui 22,000 livres, ou 44,000 fr. de notre monnaie actuelle. Aucune mention ne fut faite alors du marquis de Sévigné. L'expédition où il avait été employé n'eut aucun succès. Plusieurs nobles, et entre autres Saint-Évremond, refusèrent de se joindre au duc de Longueville; et le projet qu'il avait de faire révolter la Normandie échoua par l'arrivée du comte d'Harcourt, que la reine se hâta d'envoyer dans cette province[ [260].
La duchesse de Longueville n'alla point rejoindre la cour ni son mari; elle se déclara pour la Fronde, et resta dans Paris. Toutes les femmes des seigneurs qui avaient embrassé le même parti imitèrent son exemple. Madame de Sévigné fut de ce nombre: elle n'accompagna point son mari en Normandie, et resta dans la capitale. Les courageuses résolutions de tant de beautés d'un haut rang, qui avaient dans l'armée des assiégeants leurs frères, leurs parents, leurs amis, excitèrent parmi les bourgeois et le peuple un enthousiasme extraordinaire, et accrurent encore le feu de la sédition.
Bussy, que la reine n'avait pas mis dans le secret de son évasion, s'échappa avec peine de Paris, maudissant Mazarin, la guerre, et sa position, qui le forçaient de se séparer de sa cousine, de servir le prince de Condé, dont il était mécontent, et de suivre la cour, qui ne lui payait point les deux années d'appointements dus pour sa lieutenance de Nivernais[ [261]. Cependant il obéit avec zèle aux ordres qui lui furent donnés. Il tira du Nivernais les régiments qui y étaient en quartier, et d'Autun les chevau-légers du prince de Condé; il conduisit toutes ces troupes à Saint-Denis, où il fut placé sous les ordres du maréchal Duplessis-Praslin[ [262]. Bussy envoya un de ses laquais à Paris, pour lui ramener ses chevaux de carrosse; et pour qu'on les laissât sortir de la ville, il les fit passer pour être ceux de son oncle le grand prieur du Temple. Il ne négligea pas en cette occasion d'écrire à sa cousine, et lui envoya la lettre suivante[ [263]:
LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.
«A Saint-Denis, 5 février 1649.
«J'ai longtemps balancé à vous écrire, ne sachant si vous étiez devenue mon ennemie ou si vous étiez toujours ma bonne cousine, et si je devais vous envoyer un laquais ou un trompette. Enfin, me ressouvenant de vous avoir ouïe blâmer la brutalité d'Horace pour avoir dit à son beau-frère qu'il ne le connaissait plus depuis la guerre déclarée entre leurs républiques, j'ai cru que l'intérêt de votre parti ne vous empêcherait pas de lire mes lettres; et pour moi, je vous assure que, hors le service du roi mon maître, je suis votre très-humble serviteur.
«Ne croyez pas, ma chère cousine, que ce soit ici la fin de ma lettre: je vous veux dire encore deux mots de notre guerre. Je trouve qu'il fait bien froid pour faire garde. Il est vrai que le bois ne nous coûte rien ici, et que nous y faisons grande chère à bon marché. Avec tout cela il m'y ennuie fort; et sans l'espérance de vous faire quelque plaisir au sac de Paris, et que vous ne passerez que par mes mains, je crois que je déserterais. Mais cette vue me fait prendre patience.
«J'envoie ce laquais pour me rapporter de vos nouvelles, et pour me faire venir mes chevaux de carrosse, sous le nom de notre oncle le grand prieur. Adieu, ma chère cousine.»
Le lendemain du jour qui suivit le départ de cette lettre, Bussy partit de Saint-Denis dans la nuit, aux flambeaux, par un froid excessif; et au lever de l'aurore sa cavalerie se trouva rangée entre le parc de Vincennes et Conflans. Condé attaqua Charenton et s'en empara, mais seulement après trois combats meurtriers. Le marquis de Chaulieu du côté des frondeurs, et Gaspard de Coligny, duc de Châtillon, du côté des royalistes, y furent tués[ [264]. Les frondeurs s'étaient emparés de Brie-Comte-Robert. On forma le projet de reprendre cette place, dans le dessein où l'on était d'affamer Paris. Le maréchal de Grancey eut cette commission, et le maréchal Duplessis-Praslin fut chargé de protéger ses opérations avec un corps de troupes. Les chevau-légers de Bussy en faisaient partie. Il marcha donc pour cette expédition, qui ne dura que huit jours[ [265]. Revenu dans son cantonnement de Saint-Denis, Bussy apprit que les gens du maréchal la Mothe-Houdancourt avaient rencontré sur la route ses chevaux que son cocher lui amenait, et qu'ils s'en étaient emparés. Bussy se décida à envoyer un trompette au maréchal pour les réclamer, et en même temps il chargea le trompette de la lettre suivante pour madame de Sévigné[ [266]:
LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.