Notre sujet exige que les lecteurs connaissent l'enchaînement des scènes politiques qui amenèrent de si étranges résultats.

L'accommodement fait l'année précédente était plutôt une trêve entre les partis qu'une paix solide. Le parlement avait conservé le droit de s'assembler et de délibérer sur les affaires d'État, ce que la cour avait voulu empêcher; et Mazarin resta ministre, quoique le parlement, le peuple, les princes mêmes eussent désiré qu'il cessât de l'être. Ce qui prolonge l'infortune des États, c'est que rarement parmi les hommes qui se montrent les plus actifs et les plus habiles au renversement d'un gouvernement, il s'en trouve qui soient capables de le conduire; et quand ils existent, le sort s'arrange presque toujours de manière à ce que les circonstances les empêchent de se placer au premier rang. C'était à Gaston, oncle du roi, lieutenant général du royaume, qu'appartenait, de concert avec la régente, la principale direction des affaires; mais Gaston se reconnaissait lui-même trop faible et trop incapable pour prétendre à se charger d'un tel fardeau. Il ne voulait rien décider, et se trouvait offensé quand on décidait sans lui. Jaloux de l'influence de Mazarin, plus jaloux encore de celle de Condé, aucun des deux ne pouvait prétendre à gouverner avec lui; et cependant Gaston était assez puissant pour avoir un parti et empêcher qu'on ne pût gouverner sans lui: propre à s'opposer à tout, inhabile à rien exécuter. Lors même qu'Anne d'Autriche eût consenti à éloigner son ministre, à vaincre sa répugnance pour la Fronde et les frondeurs, elle n'aurait pu former un gouvernement avec les chefs de ce parti. Le duc de Beaufort, son chef nominal, était sans instruction et sans esprit. Gondi, son véritable chef, homme éloquent, spirituel, hardi, habile dans la conduite des affaires, dans l'art de se faire des partisans, brave, généreux, loyal même quand il suivait les mouvements de son âme et ses inclinations naturelles, était sans foi, sans scrupule, sans retenue, sans prévoyance, quand il s'abandonnait à ses passions, qui le poussaient sans cesse à un libertinage excessif et hors de raison. Un tel homme n'eût pu remplacer celui qui s'était depuis longtemps formé aux affaires de France sous un maître tel que Richelieu; qui, profondément dissimulé, était inaccessible à tout sentiment qui aurait pu déranger les calculs de son ambition. D'ailleurs, ainsi que Mazarin, Gondi eût eu contre lui les princes, et n'eût pu résister à leurs nombreux partisans. Gondi avait, par l'ascendant de ses talents, une grande influence dans le parlement de Paris; mais on s'y défiait de lui, et cette compagnie, dans sa composition hétérogène, offrait plutôt des moyens à l'opposition que des forces au gouvernement. Condé, à qui l'État devait sa gloire et le roi sa sûreté, était donc le seul sur lequel Anne d'Autriche aurait pu s'appuyer; mais ce jeune héros était sans capacité pour les affaires. Il n'aurait donc pu remplir le vide qu'eût laissé la retraite de Mazarin. Condé, dont l'orgueil était encore exalté par les flatteries des jeunes seigneurs qui formaient sa cour, et qu'on appelait les petits maîtres, n'usait de l'influence que sa position lui donnait que pour arracher de Mazarin les places et les grâces dont il pouvait disposer: lui et ses adhérents se montraient insatiables. Ainsi, Condé se rendait redoutable et odieux à Mazarin, et se faisait détester du peuple comme soutien de Mazarin, en même temps qu'il choquait, par son arrogance, le parlement, déjà indisposé contre lui à cause de son avidité et de son ambition[ [276].

Tel était l'état des choses, lorsque des circonstances singulières, qui accompagnèrent le meurtre d'un des domestiques de Condé, firent croire à ce prince que les chefs de la Fronde avaient conspiré contre lui pour l'assassiner. Il crut, par ce crime, avoir trouvé une occasion d'anéantir cette faction dans la personne de ses chefs, et il intenta un procès en parlement contre les auteurs de ce meurtre. La voix publique en indiquait particulièrement deux, Beaufort et Gondi; et Condé, par son accusation, espérait les forcer à quitter Paris, où ils trouvaient dans le peuple leur principal moyen d'influence. Mais en attaquant ainsi, et pour ainsi dire corps à corps, les deux hommes les plus populaires, Condé ne ménageait pas davantage le premier ministre. Il se conduisait avec lui avec tant de hauteur et d'arrogance, que la jeune noblesse qui entourait ce prince, lorsqu'elle voulait le flatter, appelait Mazarin son esclave[ [277]. Un gentil-homme nommé Jarzé, attaché à Condé, s'imagina follement que la reine régente avait du goût pour lui; et il osa lui faire parvenir une déclaration d'amour. La reine, en présence de toute la cour, le tança en termes très-durs sur sa ridicule fatuité, et lui défendit de jamais paraître devant elle. Le prince de Condé se prétendit blessé de l'affront fait à Jarzé; et dès le lendemain il alla voir le premier ministre, et exigea insolemment que Jarzé fût reçu le soir même chez la reine. Anne d'Autriche se soumit, mais ne put supporter une telle humiliation sans chercher à s'en venger. Dans le cœur d'une femme, tout ressentiment cède à celui de l'orgueil irrité. Un billet écrit au coadjuteur, de la main même d'Anne d'Autriche, amena près d'elle ce singulier archevêque, ce tribun si redouté. Des négociations avaient précédé cette entrevue. Les conditions de l'accord furent facilement stipulées. Gondi, avec une inexprimable adresse et un bonheur extraordinaire, se joua au milieu des intrigues qui en furent la suite. Il parvint à se rendre le confident de Gaston; il le fit renoncer à son favori l'abbé de la Rivière; il l'engagea dans la coalition qui venait de s'opérer entre la cour et la Fronde, et il obtint son assentiment pour l'arrestation des trois princes. Tout réussit: la reine régente, au moment du conseil, donna l'ordre fatal, puis se renferma dans son oratoire. Elle fit mettre à ses côtés l'enfant-roi, afin qu'il priât Dieu de concert avec elle pour obtenir l'heureux achèvement d'un acte tyrannique, qui devait produire dans le royaume de nouveaux malheurs et rallumer le feu des guerres civiles[ [278].

Aussitôt que Bussy connut l'arrestation du prince de Condé, il alla trouver Guitaut, et lui proposa de signer le traité, sur lequel ils étaient tombés d'accord; mais Guitaut s'y refusa, disant que l'argent dont il avait besoin devait être fourni par le prince, dont la captivité empêchait l'exécution de la promesse qu'il avait faite. Alors Bussy n'osa se déclarer pour la cour, comme il en avait le projet, parce que Condé l'aurait privé, et à bon droit, du prix de sa charge de capitaine-lieutenant des chevau-légers. Toutefois, il ne s'empressa pas de prendre parti pour un prince dont il croyait avoir à se plaindre. Il s'abstint d'aller au Palais-Royal; mais il ne rejoignit pas les autres officiers du prince de Condé, qui s'étaient renfermés dans Stenay et dans Bellegarde. Pour pouvoir garder une sorte de neutralité et tarder à se déclarer, il profita des soins et des préparatifs qu'exigeait son mariage projeté avec Louise de Rouville, cousine issue de germain de Marguerite de Lorraine, seconde femme de Gaston, duc d'Orléans. La mère de Bussy et son oncle le grand prieur de France le pressaient de conclure cette union, dans l'espoir de voir continuer le nom des Rabutins, dont Bussy était le seul rejeton mâle. Ce mariage se fit au mois de mai[ [279]. Dès lors, quoique le parlementent eût enregistré sans opposition la déclaration royale qui faisait connaître les motifs de l'arrestation des princes, quoique la Normandie et la Bourgogne se fussent soumises à la cour, cependant une partie de la Guienne, la ville et le parlement de Bordeaux, avaient levé l'étendard de la révolte et s'étaient déclarés pour Condé. Turenne et la duchesse de Longueville avaient, pour soutenir la cause des princes captifs, rassemblé des troupes à Stenay. Un fort parti s'était formé pour eux dans le parlement de Paris et dans toute la France. Toute la noblesse était à juste titre révoltée d'un acte aussi inique d'oppression envers un prince du sang, et envers un guerrier qui avait rendu de si grands services à l'État. Bussy, sans se priver du droit qu'il avait au remboursement de sa charge, ne pouvait hésiter plus longtemps à prendre le parti de Condé; il se déclara donc pour lui. Clémence de Maillé, femme du prince, qui dans cette crise déploya un courage et une force de caractère dont personne, et son époux moins que tout autre, ne l'aurait crue capable, s'était échappée de Chantilly, et s'était renfermée dès le 14 avril dans Montrond[ [280]. Ce château, qui depuis l'année 1621 appartenait à la maison de Condé, était alors bien fortifié, et dominait la petite ville de Saint-Amand dans le Bourbonnais. La princesse quitta Montrond pour se rendre à Bordeaux, où elle arriva le 15 juin[ [281]. Les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld, aidés du parlement et du peuple, se disposaient à y soutenir un siége contre l'armée royale; et la princesse, qui s'y était renfermée avec eux, envoya un exprès à Paris, pour donner l'ordre aux comtes de Bussy, de Tavannes et de Chastelux de se rendre à Montrond. Elle écrivit en particulier à Bussy pour l'engager, lorsqu'il serait dans le pays, à faire tous ses efforts, à user de l'influence que lui donnait sa qualité de lieutenant de roi de Nivernais, pour se rendre maître de la Charité-sur-Loire[ [282]. Bussy obéit; et, après avoir reçu à Montrond ses commissions, il ouvrit la campagne en Berry par l'enlèvement d'une partie du régiment d'infanterie du comte de Saint-Aignan.

Cependant ni la guerre ni le mariage conclu avec Louise de Rouville ne purent triompher de la passion que Bussy avait conçue pour sa cousine et le distraire de ses projets sur elle. Il l'avait laissée à Paris, toujours fidèle au parti de Gondi ou de la Fronde, et par conséquent actuellement dans celui de la cour et de Mazarin, réuni à celui de la Fronde, ou ayant fait avec ce parti un pacte momentané contre l'ennemi commun. Ainsi madame de Sévigné se trouvait contraire au parti des princes, dans lequel Bussy était engagé. Le sort semblait s'attacher à placer le cousin et la cousine, qui toujours désiraient se réunir, dans des camps opposés et ennemis. Launay-Liais, ce gentil-homme breton dont nous avons parlé[ [283], que madame de Sévigné avait recommandé à Bussy, et qu'il avait pris à son service, désira se rendre à Paris. Bussy le lui permit, et saisit cette occasion, que peut-être lui-même avait fait naître, pour envoyer à sa cousine la lettre suivante, datée de Montrond le 2 juillet[ [284]:

LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.

«Au camp de Montrond, ce 2 juillet 1650.

«Je me suis enfin déclaré pour M. le Prince, ma belle cousine; ce n'a pas été sans de grandes répugnances, car je sers contre mon roi un prince qui ne m'aime pas. Il est vrai que l'état où il est me fait pitié; je le servirai donc pendant sa prison comme s'il m'aimait; et s'il en sort jamais, je lui remettrai sa lieutenance, et je le quitterai aussitôt pour rentrer dans mon devoir.

«Que dites-vous de ces sentiments-là, madame? Mandez-moi, je vous prie, si vous ne les trouvez pas grands et nobles. Au reste, écrivons-nous souvent, le cardinal n'en saura rien; et s'il venait à le découvrir et à vous faire donner une lettre de cachet, il est beau à une femme de vingt ans d'être mêlée dans les affaires d'État. La célèbre madame de Chevreuse n'a pas commencé de meilleure heure. Pour moi, je vous l'avoue, ma belle cousine, j'aimerais assez à vous faire faire un crime, de quelque nature qu'il fût. Quand je songe que nous étions déjà l'année passée dans des partis différents, et que nous y sommes encore aujourd'hui, quoique nous en ayons changé, je crois que nous jouons aux barres. Cependant votre parti est toujours le meilleur; car vous ne sortez point de Paris, et moi je vais de Paris à Montrond, et j'ai peur qu'à la fin je n'aille de Montrond au diable.

«Pour nouvelles, je vous dirai que je viens de défaire le régiment de Saint-Aignan; si le mestre de camp y avait été en personne, je n'en aurais pas eu si bon marché.